Construction Works

Matthieu Clainchard

Matthieu Clainchard, 2014.

Que faire avec les moyens du bord ? Voilà une question centrale dans la création contemporaine et qui navigue à contre-courant des revendications parfois mégalomanes et démesurées de nombre d’institutions ou d’acteurs culturels. Avec l’exposition évolutive « Construction works », Laurent Lacotte (commissaire d’exposition et artiste) invite un groupe d’artistes à intervenir dans un lieu en travaux. Chacun s’empare du lieu, déplace ou agence des matériaux trouvés sur place, se confronte à l’inconfort d’un espace non destiné, en friche. L’intérêt de « Construction works » réside alors dans la manière dont la plupart des artistes ont répondu à la sollicitation de Laurent Lacotte en choisissant de ne pas sur jouer l’aspect « squat berlinois » pour offrir une exposition finalement assez ambitieuse.

La pièce la plus imposante est probablement celle de Matthieu Clainchard. L’artiste a repeint en noir mat un mur entier de l’espace venant ainsi annihiler les surfaces, les ombres, les reliefs et les éléments de mobilier du mur encore d’aplomb. Comme un pied de nez à cette pièce, David Renault abandonne non loin de là une masse dont le butoir est en béton, autrement dit dans la même matière que le mur qu’il doit détruire (Mass Destruction, 2014). La masse devient tellement lourde qu’elle en devient inefficace.

David Renault, Mass destruction, 2014.

David Renault, Mass destruction, 2014.

We’re all players est un baby foot-cercueil  de Laurent Lacotte (2014) qui se compose de bois de chantier. Cette pièce fortement ambivalente renvoie à l’espace ludique d’une exposition d’art contemporain, mais aussi au sort funeste réservé aux ouvriers du bâtiment victimes d’accidents dans certaines contrées et renvoyés chez eux dans des caisses bricolées de la sorte. Hervé All compose ce qu’on pourrait identifier comme un paravent ou une petite cloison en béton, bois et tiges de fer. On ne parvient pas immédiatement à saisir s’il s’agit d’une construction ou d’un vestige avant de remarquer que l’artiste a disposé un croquis de la structure sur un des murs à proximité de la pièce. Un jeu de référence s’engage alors entre le croquis et la pièce pour complexifier le statut de chacun des éléments encore obscurci par le contexte de « Construction Works ». Raphaël Charpentié confectionne, quant à lui, une petite crête totémique composée de toutes les poussières et petits détritus que l’artiste a pu amalgamer en répandant de la colle sur le sol. Cette pièce quasi primitiviste dans le geste qu’elle induit — s’accroupir au sol, ramasser la colle salie, en faire un tas — répond à merveille à une actualisation de l’idée d’esprit des lieux qu’elle parvient à matérialiser.

Laurent Lacotte, 2014.

Laurent Lacotte, 2014.

All

Hervé All, 2014.

All

Hervé All, 2014.

Charpentié, 2014.

Raphael Charpentié, 2014.

Alors, si la promesse de « Construction Works » n’est pas révolutionnaire en soit (en même temps, on en a un peu marre des « proposition curatoriales » soi-disant radicales qui revendiquent le fait de « bouleverser ceci » ou de « réinterroger cela » alors que leur seule force réside bien souvent dans une amnésie — voire une méconnaissance — de l’histoire de l’exposition…), elle parvient à slalomer habilement autour de quelques poncifs au sujet de cette forme de monstration et d’y ouvrir des pistes intéressantes.

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Construction Works, 28 juin au 15 septembre 2014 (sur rdv), commissariat : Laurent Lacotte

L’impasse, 4 Cité Griset Paris 11e.

Hervé All : vit et travaille à Lyon
http://art.herveall.com/

Pierre Andrieux : vit et travaille à Bordeaux
http://pierreandrieux.blogspot.fr/

Cyril Boixel : vit et travaille à Tarbes

Raphaël Charpentié : vit et travaille entre Strasbourg, Grenoble et Karlsruhe

Matthieu Clainchard : vit et travaille à Paris
http://matthieu.clainchard.free.fr/

Sara Conti : vit et travaille en Belgique
http://www.saraconti.com/

Laurent Lacotte : vit et travaille à Paris
http://laurentlacotte.com/

David Renault : vit et travaille à Rennes
http://signalfantome.free.fr/

Critique d’art sur Internet : Tentative de typologie d’une blogosphère spécifique

La version originale de ce texte a été publiée dans le numéro Hors Série n°1 de la revue Marges, printemps 2014.

Il a été écrit en février 2013, ce qui explique que certaines informations ne sont plus tout à fait d’actualité.

humour-blog2

Le contexte

Même si certains sites comme Technorati se sont fait une spécialité de l’étude statistique des blogs avec leurs rapports annuels sur l’état de la blogosphère[1], étudier les blogs se révèle être une entreprise assez ardue. La tâche est d’autant plus difficile dès lors qu’on s’attache à la niche que constituent les blogs proposant un discours sur l’art (le tag « art » arrive en 15e position dans le classement Technorati 2011, mais dès qu’on y regarde de plus près, on se rend compte que ce tag concerne en grande majorité des blogs consacrés à la décoration ou à la mode).

Dans la première période de leur popularisation (entre 2000 et 2006[2]) les blogs ont fait l’objet de nombreuses études de la part de sociologues ou d’anthropologues, parce qu’ils étaient en grande partie constitués de blogs autobiographiques, journaux personnels ou « extimes[3] », online diaries, etc. ; ou encore de la part des spécialistes des TIC intéressés par le mode de diffusion des blogs et le nouvel usage que semblait constituer ce phénomène.

Passé l’intérêt sociologique ou anthropologique pour le récit intime, il existe peu d’études consacrées aux blogs spécialisés hormis ceux consacrés à la cuisine (domaine qui regroupe le plus de création de blogs) ou, dans une moindre mesure, à la mode. À de rares exceptions, on ne relève que peu d’études scientifiques sur les blogs de la période récente dans l’espace francophone ou anglophone, et cette tendance est encore plus flagrante depuis le tournant constitué par le développement des réseaux sociaux de 2006.

À noter également que s’il existe quelques études sur les blogueurs, il n’existe, à ma connaissance, quasiment aucune étude qualitative sur leur public. En outre, depuis l’avènement de Facebook et plus encore de Twitter (lancés tous deux en 2006), on assiste à la diminution de la création de blogs « journaux personnels », ces moyens de diffusion se révélant plus simples d’utilisation et davantage en adéquation avec les dernières innovations technologiques grand public (smartphones, tablettes, etc.).

Enfin, il faut ajouter que les blogs sont des supports éphémères et relativement chronophages pour leurs auteurs. Passé l’engouement des premiers posts, beaucoup disparaissent ou ne sont plus alimentés. Je me suis donc cantonné à étudier les blogs ayant encore une activité régulière en décembre 2012.

Blogs vs presse traditionnelle

De manière assez évidente, ce qui pourrait caractériser le blog est l’absence d’une structure décisionnaire chargée du choix de la publication des contenus et d’insuffler une ligne éditoriale. Le blogueur est généralement le seul maître à bord : il décide de ce qu’il écrit, de la manière dont il l’écrit, de l’iconographie, etc.

Il existe de nombreux sites internet collaboratifs qui fonctionnent a priori sur le modèle du blog et qui distillent une actualité de l’art rédigée par des amateurs ou des critiques d’art reliés à ces structures. On pense à paris-art.com, fluctuat, evene, exponaute ou encore slash. Chacun de ces sites – pour la plupart relativement généralistes dans le sens où ils traitent d’actualité de la culture – fonctionne avec de multiples contributeurs. Le rôle de ces médias est essentiellement de fournir des informations sur les événements en cours. Ils se contentent parfois de reprendre les communiqués de presse pour meubler la partie purement éditoriale. La majorité d’entre eux doivent leur survie aux recettes publicitaires et aux partenariats qu’ils développent, mode de fonctionnement qui a évidemment une incidence sur le contenu des articles publiés dans leurs colonnes.

Toutefois, il paraît difficile de considérer ce type d’usage comme assimilable à un blog dans le sens où ce qui caractérise le blog est la prédominance de la décision individuelle dans le choix de ses contenus. On pourra opposer à cela qu’il existe des blogs dont le choix des contenus peut être orienté par des contraintes économiques liées aux nécessités de référencement (parler d’une exposition blockbuster apporte plus de lecteurs que de parler d’une exposition plus confidentielle), ou peut dégager des profits (apports publicitaires, affiliations Amazon, etc.) ; mais répondre positivement à chacune de ces injonctions extérieures reste une décision individuelle du blogueur.

La différence principale entre un blog et un site est qu’un blog relève d’une écriture solitaire, alors qu’un site internet – faisant intervenir plusieurs auteurs – a tendance à fonctionner comme un magazine ou une revue, c’est-à-dire avec une chaîne de décision – mais aussi un ton – similaire à celle d’un comité de rédaction de la presse traditionnelle. De cette manière – et bien que leurs publications soient aussi exclusivement réservées à la sphère du net –, j’exclus de mon analyse les sites comme lacritique.org, portraits, intertexte.fr, TK-21, etc. Il faut noter que par bien des points, ces sites internet animés par des critiques d’art miment les usages de la presse papier. Pour la plupart d’entre eux, la publication sur le web semble être davantage subie que voulue. La preuve en est que le but de la plupart de ces sites est de pouvoir, à terme, proposer une version papier de leurs contenus sous la forme d’une revue ou d’un magazine traditionnel (c’est ce qui ressort d’une rencontre entre divers acteurs artistiques du web qui s’est tenue le 10 avril 2012 à l’Institut suédois de Paris, à l’initiative de Jens Emil Sennewald[4]).

On pourrait dire que la popularité des blogs consacrés à l’art contemporain est due à la défiance d’une partie du public de cet art à l’égard des médias traditionnels. En effet, la majorité des magazines d’art contemporain ont renoncé à une pratique de la critique d’art libre, dans le sens où ils sont à la fois contraints par des impératifs de vente et des impératifs publicitaires. Parallèlement à cela, il devient compliqué pour un magazine comme Artpress, par exemple, de remettre en question la programmation d’un lieu institutionnel ou d’une galerie importante alors même qu’une grande partie de ses recettes publicitaires provient de ces réseaux. Il découle de ce contexte que de moins en moins d’espace semble consacré à la critique d’art dans les journaux et les hebdomadaires, alors même que les visites d’exposition sont une pratique culturelle qui se développe chez nos concitoyens. Une situation similaire existe aux États-Unis et a été décrite par Terry Teachout[5] dès 2005. Pour lui, c’est la nullité de la critique d’art (cinéma, musique, arts plastiques, spectacles vivants, etc.) – combinée avec le peu de place accordée à la critique d’art dans les journaux généralistes – qui a conduit certains internautes à prendre la parole en créant des blogs spécialisés et souvent bien mieux documentés que la presse. On verra cependant que la prétendue liberté de ton évoquée par Terry Teachout dans les blogs est en partie une pétition de principe. Dans les faits, l’impression générale est une imitation du discours canonique de la critique d’art légitimé ou de l’histoire de l’art, hormis peut-être chez certains auteurs ayant – ou ayant eu – une activité de critique d’art dans la presse traditionnelle.

L’autre élément pouvant expliquer la popularité des blogs est les nouvelles habitudes de recommandation de personne à personne prises avec l’avènement du web 2.0. Par exemple, un site commercial comme Amazon fait appel à ses clients pour noter ses produits, n’hésitant pas à laisser publier des notes négatives. De la même manière, un site comme Facebook fonctionne lui aussi par recommandation avec les « j’aime » et son fil de l’actualité qui permet de suivre les activités de ses « amis ». De la même manière, les blogs qui participent à la sphère du web 2.0 fonctionnent par recommandation : on suit un blog qui est « l’avis » (pour reprendre les termes d’Amazon) d’un auteur (ou d’un consom-acteur). Il faudrait aussi ajouter à cela une impression de proximité qui n’existe pas dans la presse artistique, où l’on cherche davantage à prolonger les exercices de la distinction. À noter également que la plupart des blogs consacrés à l’art contemporain sont hébergés chez des hébergeurs généralistes (blogspot, wordpress, etc.), même si l’un des plus populaires (Lunettes Rouges) est hébergé sur le site d’un prestigieux quotidien traditionnel (lemonde.fr).

Ainsi, je choisirai de différencier ce qui relève de la critique d’art sur Internet (sites avec des rédacteurs plus ou moins professionnels[6]) et de la critique d’art dans les blogs. J’exclus aussi de mon étude les blogs consacrés à l’art contemporain qui se contentent d’être des plates-formes d’échange d’informations (annonces de séminaires et d’expositions, parutions, appels à contribution, etc.). Enfin, je me cantonne à la sphère française, c’est-à-dire aux blogs animés par des auteurs francophones traitant majoritairement de l’actualité artistique hexagonale.

Je vais maintenant tenter de dresser une typologie des blogs consacrés à l’art contemporain. Je commencerai par une typologie liée au statut des auteurs, puis présenterai une typologie liée à la nature des textes publiés. La première typologie est motivée par l’essence de ce qu’est un blog, c’est-à-dire une « signature ». En ce sens, il me paraît important de voir d’où parle l’auteur. La seconde typologie recoupe en partie la première, dans le sens où, dans le monde de l’art contemporain, les frontières entre les professionnels et les amateurs, entre le monde institutionnel et le privé, entre support numérique et support papier, sont particulièrement perméables. Une typologie se basant sur la nature des textes postés dans les blogs renseigne sur la sphère à laquelle appartient, ou tente d’appartenir, son auteur, sur son imaginaire social. Je précise que cette dernière catégorie est principalement empirique – c’est-à-dire liée à mon expérience de lecteur et de blogueur – et qu’elle ne procède en rien d’une critériologie a priori basée sur une étude littéraire ou sociologique dont je ne maîtrise pas les outils. Cette dernière typologie est donc largement lacunaire, mais il me semble nécessaire d’en esquisser une première ébauche étant donné que rien n’existe à ce propos pour le moment.

Gregory

Gregory

Typologie des blogs liée au statut des auteurs

Typologie selon la nature des auteurs

On pourrait classer les blogs en deux catégories selon la nature de leur auteur : les blogs de critiques d’art et les blogs d’amateurs d’art. On désigne par « critiques d’art » les auteurs ayant une activité rédactionnelle liée au monde de l’art (journaux, revues, magazines, catalogues, etc.). On désigne par « amateurs d’art » les auteurs n’ayant pas une activité rédactionnelle liée au monde de l’art en dehors de leur blog. Cette dernière catégorie peut également englober les auteurs qui ont une activité non-rédactionnelle dans le monde de l’art (des artistes par exemple). Toutefois, il arrive que certains amateurs se muent en critiques d’art avec le temps. C’est le cas de Marc Lenot avec son blog Lunettes Rouges, qui est devenu incontournable au fil des ans, et donc prescripteur, avec une moyenne de 2 800 visiteurs uniques quotidiens et une vingtaine de billets par mois. À noter que Marc Lenot est devenu adhérent de l’AICA (Association internationale des critiques d’art) en raison de son activité de blogueur.

Les catégories énoncées ne sont toutefois pas totalement perméables. Par exemple, la plupart des critiques d’art qui tirent une partie de leurs revenus de cette activité n’en tirent aucun directement de leur blog. Cela rend alors difficile de déterminer des catégories de blogueurs dans le champ qui nous intéresse selon les catégories proposées notamment par Technorati. Toutefois, la typologie proposée par Technorati peut avoir une certaine utilité dans notre champ. Technorati distingue cinq catégories[7] : les hobbyistes, qui représentent 60 % des blogueurs et qui font un blog pour s’amuser et par satisfaction personnelle ; les semi-professionnels, qui tirent une partie de leurs revenus de leur activité de blogueur ; les professionnels, qui tirent l’essentiel de leurs revenus de leur(s) blog(s) (ces deux dernières catégories représentent 18 % des blogueurs) ; les blogueurs corporate, qui sont associés à une entreprise ou une marque en particulier ; et les entrepreneurs, dont le blog est une vitrine de leur activité (conseil, technologie, communication, etc.).

Si l’on tente d’appliquer cette grille aux blogs artistiques, on peut d’emblée exclure la catégorie des blogueurs professionnels, car aucun blogueur français ne dégage suffisamment de revenus pour constituer un salaire. On ne connaît pas non plus de blogueurs payés par une institution ou une entreprise pour rédiger un blog sur l’art. Reste alors trois catégories dans lesquelles classer les blogs sur l’art : les hobbyistes ; les semi-professionnels ; et les entrepreneurs.

Parmi ces trois catégories, les hobbyistes semblent les plus faciles à circonscrire : il s’agit des blogueurs qui parlent de leur passion pour un artiste, une thématique artistique, etc., avec une grande spontanéité. Leurs posts sont souvent peu réguliers et il arrive que leurs blogs restent inactifs durant de longues périodes. En revanche, il est plus ardu de décrire précisément ce que recoupent les catégories semi-professionnels et entrepreneurs.

Si l’on sait qu’aucun blog consacré à l’art ne parvient à dégager des revenus suffisamment conséquents pour que cette activité devienne une activité principale (du moins dans la sphère géographique qui nous intéresse), il existe cependant quelques blogueurs qui tirent certains revenus de leurs blogs, qu’il s’agisse de recettes publicitaires ou de programmes de partenariat (de quelques dizaines à quelques centaines d’euros par mois). Cela pourrait faire de ces acteurs de semi-professionnels dans la typologie de Technorati.

Par ailleurs, des blogueurs ont acquis leur notoriété – et donc une légitimité dans le monde de l’art – grâce à leur activité de blogueur. Même si les cas de critiques d’art ayant débuté avec un blog restent très marginaux (Marc Lenot, alias Lunettes Rouges, Julie Crenn[8], etc.), gageons que ce profil tendra à se développer à l’avenir. A priori, un blog comme celui de Marc Lenot ou celui de Julie Crenn devrait entrer dans la catégorie Technorati des semi-professionnels, mais ce serait oublier que ce blog constitue aussi une vitrine pour son auteur.

En effet, Lunettes Rouges permet à son auteur de bénéficier de voyages de presse, d’envois de presse et d’offres de collaborations institutionnelles, sans oublier toutes les autres formes de distinctions dont regorge le monde de l’art. Le fait que le blog Lunettes Rouges opère comme une vitrine – même si ce n’est pas le premier effet recherché par son auteur – le positionnerait davantage du côté des entrepreneurs. Le cas est similaire pour Julie Crenn, qui a commencé à écrire sur l’art dans un blog, pratique qu’elle a pu ensuite valoriser auprès de diffuseurs traditionnels de la critique d’art. En continuant d’alimenter son blog, Julie Crenn poursuit sa stratégie promotionnelle qui renforce sa crédibilité sur le net. Cette perméabilité entre semi-pro et entrepreneur semble se vérifier pour nombre de blogueurs ayant une activité rémunératrice dans le monde de l’art (critiques d’art, commissaires d’exposition, enseignants, artistes, etc.), ou une forme de notoriété dans ce champ.

Deux sous-catégories des blogs de critiques d’art

Parmi les blogs de critiques d’art, on pourrait établir deux sous-catégories : les blogs contenant des textes originaux et les blogs « vitrine ».

Les blogs contenant des textes originaux, spécialement écrits pour le blog, sont animés par des critiques d’art dont les motivations sont multiples : elles sont liées soit à la perte d’une tribune régulière dans la presse généraliste, soit au fait qu’ils considèrent que leurs textes ne trouveront pas preneur dans la presse, soit à une nécessité d’autopromotion, soit à une nécessité de visibilité en vue de retrouver une tribune régulière, soit encore à la quête d’une plus grande liberté d’expression que l’on ne trouve pas (ou plus) dans la presse classique ; ce peut être aussi pour un peu de chacune de ces raisons. Des critiques d’art renommés développent des blogs avec des textes originaux, comme Élisabeth Lebovici avec Le Beau vice[9] depuis 2006, au moment où elle quitte Libération. Son blog est extrêmement fourni, avec 256 articles publiés en 2012.

Les blogs « vitrine » reprennent des textes déjà publiés ailleurs. Ils sont essentiellement motivés par une nécessité professionnelle de visibilité (l’aspect de diffusion étant réglé par la première publication) à des fins autopromotionnelles. Le blog sert simplement à publier les articles déjà diffusés sur des supports institutionnels (catalogues d’exposition, brochures, etc.), commerciaux (galeries privées) ou dans la presse papier traditionnelle. Il ne s’agit donc pas d’articles originaux. C’est notamment le cas pour les blogs de Tristan Trémeau[10], Cédric Loire[11], Paul Ardenne[12], Julie Crenn[13], etc.

 Trois sous-catégories de blogs d’amateurs d’art

Parmi les blogs d’amateurs d’art, on pourrait aussi établir des sous-catégories : les blogs d’amateurs d’art ayant une activité professionnelle sans rapport avec l’art ; les blogs d’artistes parlant de l’actualité de l’art ; et les blogs quasi uniquement visuels.

Les blogs d’amateurs d’art ayant une activité professionnelle sans rapport avec l’art : c’était notamment le cas pour Lunettes Rouges à ses débuts.

Les blogs d’artistes parlant de l’actualité de l’art : c’est le cas pour Ben ou encore Laurent Jourquin et son blog Pute et casse-couilles. À noter que les artistes parlant de l’actualité de l’art restent un phénomène assez marginal. La plupart des blogs d’artistes prennent la forme d’une galerie virtuelle ou d’un book leur permettant de montrer leur travail et d’avoir une présence sur la toile (ce qui se rapprocherait du blog « vitrine » de critique d’art évoqué plus haut).

Les blogs quasi uniquement visuels sont ceux dont le contenu se limite à des photographies d’expositions vues par l’auteur. Même si ce n’est pas le sujet de la présente communication, il serait intéressant d’analyser ces blogs dans le détail tant ils recèlent des photographies d’expositions amateurs. La qualité de ces images réside notamment dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une iconographie contrôlée par la communication des institutions ou des galeries, certaines d’entre elles ayant aussi été prises dans des lieux n’autorisant pas les photographies personnelles ou lors de performances dont les artistes refusent qu’elles soient filmées ou photographiées.

Typologie liée à la nature des textes publiés

On peut distinguer sept types de textes selon leur nature propre : les textes institutionnels ; les textes analytiques ; les textes factuels ; les textes polémiques ou « anti-institutionnels » ;les textes narratifs ou « littéraires » ; les textes « spécialisés » ; et les textes sous forme de listes.

Les textes institutionnels sont des textes qui auraient pu paraître dans la presse artistique ou généraliste. Il s’agit de textes reprenant la forme argumentative et/ou descriptive de la critique d’art canonique.

Les textes analytiques expriment une volonté d’analyser l’art contemporain, les expositions ou les débats autour de l’art. Ces textes ne sont pas nécessairement liés à l’actualité immédiate de l’art. Ils ressemblent à ceux qu’on pourrait trouver dans une revue ou dans des chroniques de la presse traditionnelle.

Les textes factuels sont composés de descriptions des œuvres vues avec souvent l’émission d’un jugement au premier degré (j’aime/je n’aime pas, ça me touche/ça ne me touche pas).

Les textes polémiques ou « anti-institutionnels » revendiquent une approche en marge de l’institution de l’art contemporain. Ils affichent leur défiance face aux médias dominants de l’art (Artpress en tête) et aux structures de monstration de l’art contemporain (les centres d’art subventionnés, les musées, les grandes manifestations de l’art contemporain, etc.). Certains des textes de ces auteurs trouvent d’ailleurs un écho dans la presse contestatrice comme le magazine Artension. C’est notamment le cas pour Le Schtroumpf émergent de Nicole Esterolle[14]. L’auteur y publie des « chroniques » où elle dénonce les impostures de l’art contemporain à raison d’un ou deux billets par mois. Ces textes sont parfois repris dans Artension.

Les textes narratifs ou « littéraires » : il s’agit de textes tentant de parler autrement de l’art contemporain, notamment au moyen d’une invention stylistique ou d’une fictionnalisation de l’appréhension des œuvres (modèle du Salon de 1775 de Diderot, jusqu’au gonzo-journalisme). C’est entre autres le cas du blog Pute et casse-couilles de l’artiste belge Laurent Jourquin[15]. L’auteur y alterne gonzo-récits de ses visites d’expositions et réflexions sur sa propre pratique artistique.

Les textes « spécialisés » s’inscrivent dans des blogs consacrés à une ou des spécialisation(s) au sein même du monde de l’art, mais occupant souvent une « niche ». C’est le cas de blogs consacrés uniquement à des pratiques comme le dessin ou la photographie, ou à des genres comme l’art brut.

Les textes sous forme de liste. Pour cette catégorie, nous n’avons relevé qu’une seule occurrence : Joël Riff, auteur de Chronique curiosité. Son activité consiste à dresser la liste des expositions qu’il a vues sans autre commentaire qu’un chapeau rédigé dans un style littéraire ou poétique mais sans rapport direct avec les expositions citées. Dans d’autres parties de son blog, Joël Riff développe davantage ses visites (photos et courts textes).

 En observant attentivement la plupart des blogs qui ont une activité régulière (plus d’un article posté par semaine), on se rend compte qu’il n’est pas rare que la nature des textes varie. Ainsi, on peut – dans un même blog – avoir des textes analytiques, des textes descriptifs ou factuels. Seuls certains blogs de critiques d’art aguerris comme celui d’Élisabeth Lebovici semblent conserver une unité stylistique (et donc typologique, pour nous) tout au long de leur activité.

Motivations du blog

Comme nous l’avons vu dans notre première typologie, il existe un certain nombre de motivations objectives pour faire un blog sur l’art, comme celle de s’en servir comme vitrine ou d’en dégager un revenu complémentaire. Mais il existe également un certain nombre de raisons moins objectives, davantage liées à une forme de militantisme (le partage du savoir, l’idée de démocratie participative étendue au champ de l’art, etc.) ou à des recherches personnelles ne pouvant se concrétiser que dans l’échange qu’offre a priori Internet.

On peut aussi imaginer que le blog contribue à combler un besoin actuel de circuits courts comme cela se produit dans le commerce traditionnel. Autrement dit, on pourrait tracer une analogie entre ce qui se produit autour des AMAP (groupement de consommateurs autour d’un producteur qui s’engage à fournir une quantité de produit prédéfinie) et certains blogs. Dans les deux pratiques, il y a un public et un producteur qui ont une envie commune de s’émanciper des circuits de distribution traditionnels (la grande distribution dans le cas des AMAP, la presse traditionnelle dans le cas des blogs artistiques). Dans les deux cas, on peut penser qu’il y a aussi une quête de sens, d’un côté autour du geste de consommation et, de l’autre, autour du discours sur l’art.

On pourrait également rapprocher la pratique du blog de celle du fanzine ou de la free press des années 1960-1970, à la différence notable qu’il ne s’agit pas là d’une aventure collective, du moins au premier abord. Au premier abord seulement, car si l’on regarde concrètement la manière dont fonctionnent les blogs – système de liens renvoyant à d’autres blogs du même genre, ponts avec Facebook et/ou Twitter permettant la constitution de communautés had hoc –, il se dégage finalement une « ambiance » rédactionnelle (plutôt qu’une ligne rédactionnelle, qui serait une décision a priori) ressemblant fortement à l’aspect cumulatif qu’on pouvait observer dans la free press ou le fanzine.

Il est aussi envisageable de faire un rapprochement entre les blogs et les radios libres, même si ces dernières étaient une aventure collective. C’est du moins l’une des hypothèses développées par Bonnie A. Nardi, Diane J. Schiano et Michelle Gumbrecht[16] dans un article datant de 2004. Pour eux, la pratique du journal online (online diary) se rapproche beaucoup d’une émission radio, à la fois dans le ton adopté et dans sa forme. Ils décrivent des blogs comme des espaces où leurs auteurs expriment leurs sentiments sur les choses et racontent leurs expériences quotidiennes avec force détails. L’analogie avec l’émission radiophonique reste encore valide car elle se caractérise par une parole sans discontinuer, un choix individuel dans les messages diffusés, un contrôle relatif sur les commentaires (l’aspect « libre antenne » ou « parole aux auditeurs » qu’on retrouve dans les commentaires) et la superficialitéque cela induit dans les échanges[17]. Avec un corpus d’entretiens datant de 2003 (23 personnes âgées de 19 à 60 ans provenant de la même classe moyenne universitaire), cette étude ne peut prendre en compte Twitter et Facebook, qui ont révolutionné ce mode de narration et son usage communautaire.

À ses débuts, le blog apportait la nouveauté du commentaire du lecteur, mais on se rend compte que les commentaires sont rares ou qu’ils relèvent d’une autocongratulation d’une communauté de blogueurs partageant les mêmes opinions et n’hésitent par ailleurs pas à attaquer violemment tout avis contraire au leur dès qu’il se fait entendre dans les colonnes des commentaires. De ce point de vue, on se rend compte que la généralisation de Facebook permet une lecture « off » des blogs. En effet, il n’est pas rare que les commentaires les plus intéressants sur un article ne soient pas postés sur les blogs eux-mêmes, mais sur la page Facebook de leur auteur ou de ceux qui les citent. Comment expliquer ce besoin de privatisation des commentaires alors même que l’occupation de l’espace public semble être un des enjeux des blogs ? Une hypothèse serait que Facebook – avec son accès restreint aux seuls « amis » – offrirait aux blogueurs un espace de test pour affûter leurs arguments avant d’en proposer une version plus élaborée sous forme d’articles.

Conclusion

Il est, pour le moment, trop tôt pour savoir si la pratique de la critique d’art sur le web représente un bouleversement dans cette activité, voire du métier dans son ensemble. L’apparition de ce nouvel usage en lien avec le monde de l’art a permis de faire émerger de nouveaux types de discours prétendument plus spontanés ou moins formatés (en terme de style, de format de texte, d’iconographie, etc.) que ceux qu’on trouve dans les colonnes des journaux et des magazines consacrés à la création contemporaine. La période que nous vivons représente une sorte de flottement où chacun essaye de poser les balises à la fois d’un usage singulier d’une parole sur le web, et du monde de l’art dans le contexte d’Internet. À bien des égards, cette période pourrait ressembler aux prémices de la critique d’art, alors que des « plumes » s’essayaient à l’exercice du compte rendu de Salon. Au18e siècle, les ambitions des auteurs étaient diverses, mais ce qui les rassemblait était la volonté de porter une parole publique sur l’art de leur époque, que celle-ci soit journalistique, esthétique, historique, sociale ou ironique. Mais même si la posture de l’« amateur » était populaire chez les critiques d’art du début du 18e siècle, la profession s’est rapidement structurée et le type d’écriture pratiqué est devenu un genre en soi. Le mode d’apparition des premiers critiques d’art et celui des blogueurs actuels admettent alors quelques similitudes : comme la critique de Salon a vu se multiplier les profils d’auteurs (journalistes, écrivains, politiciens, polémistes, satiristes, etc.), de même les blogs sur l’art expriment-ils divers types d’engagements de la part de leurs auteurs. Mais comme cela s’est produit pour la critique d’art, on observe que ceux qui poursuivent leur activité avec régularité répondent finalement à un profil assez uniforme. Reste à déterminer ce que la blogosphère artistique peut apporter au discours sur l’art actuel, et dans quelle mesure les blogueurs sont à même d’alimenter un débat qui semble limité à la portion congrue dans la critique d’art « papier ».

 

Maxence Alcalde

Catherine Meurisse, Le Pont des arts, Paris, Sarbacane, 2012.

Catherine Meurisse, Le Pont des arts, Paris, Sarbacane, 2012.

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Marc Lenot « Lunettes Rouges » : http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr

Marie Deparis-Yafil : http://mariedeparis-yafil.over-blog.com/

Thierry Hay : http://culturebox.francetv.fr/le-blog-de-thierry-hay/

Claude Guibert « Chroniques du chapeau noir » : http://imago.blog.lemonde.fr/

Marie de la Fresnaye : http://beautifulanddelights.blogspot.fr/

http://tranversales.blogspot.fr

Élisabeth Lebovici : http://le-beau-vice.blogspot.fr/

Joël Riff « Chronique Curiosité » : http://chroniquecuriosite.wordpress.com/

Anne Kerner : http://www.ouvretesyeux.fr/

Maxence Alcalde : http://osskoor.com/

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[1]              Les rapports annuels « State of Blogosphere » depuis 2004 sont disponibles sur le site http://technorati.com

[2]              La première interphase de blog grand public Blogger date de 1999 et on assiste à l’explosion de la création de blogs en 2004-2005, date où apparaissent le plus d’articles sur ce phénomène. 2006 marque un tournant avec l’apparition de réseaux sociaux comme Facebook et Twitter.

[3]              « Journal extime » par opposition au « journal intime » dont l’essence est de se cantonner à une écriture souvent secrète et une consultation privée (Sébastien Rouquette, « Les blogs “extimes” : analyse sociologique de l’interactivité des blogs », tic&société. [En ligne], Vol. 2, n° 1 | 2008, mis en ligne le 13 octobre 2008 (consulté le 12 octobre 2012). URL : http://ticetsociete.revues.org/412).

[4]              « La critique d’art sur Internet », table ronde organisée par Jens Emil Sennewald à l’Institut suédois de Paris avec Erlend Hammer (rédacteur en chef de la revue scandinave Kunstkritikk), Émilie Bouvard (rédactrice en chef du site Portraits), Christian Gattinoni (rédacteur en chef de la web-revue lacritique.org), Jean-Louis Poitevin (rédacteur en chef de la web-revue TK-21.com) et Philippe Régnier (directeur de la rédaction du journal électronique Le Quotidien de l’art). Un compte rendu détaillé de cette rencontre est disponible sur http://osskoor.com/tag/jens-emil-sennewald/ (consulté le 30 mars 2013).

[5]              Terry Teachout, « You, Too, Can Be a Critic. Regional arts journalists now have competition — the “artblog” », Wall Street Journal, 12 novembre 2005. <http://online.wsj.com/public/article/SB113174284984295097-9ZWbjroExleCWcCdIwgdCnCIjrY_20061112.html?mod=blogs&gt; (consulté le 21 février 2013).

[6]              Le « plus ou moins » se réfère ici au statut professionnel des rédacteurs qui peuvent être de simples stagiaires chargés d’alimenter un site en informations brutes (communiqués de presse, annonces, images, etc.) jusqu’aux journalistes culturels ou critiques d’art salariés par le site pour lequel ils écrivent.

[7]              L’ensemble des données suivantes proviennent du rapport 2011 de Technorati http://technorati.com/social-media/article/state-of-the-blogosphere-2011-introduction/

[8]              http://crennjulie.wordpress.com/

[9]              http://le-beau-vice.blogspot.fr/

[10]             http://tristantremeau.blogspot.fr/

[11]             http://heterotopiques.blogspot.fr/

[12]             http://paulardenne.wordpress.com/

[13]             http://crennjulie.wordpress.com/

[14]             http://www.schtroumpf-emergent.com/blog/

[15]             http://puteetcassecouilles.wordpress.com/

[16]             Bonnie A. Nardi, Diane J. Schiano et Michelle Gumbrecht, « Blogging as Social Activity, or, Would You Let 900 million People Read Your Diary ? », CSCW’04, Vol. 6, n° 3, Chicago, Illinois, USA, novembre 2004, en ligne :

http://www.darrouzet-nardi.net/bonnie/pdf/Nardi_blog_social_activity.pdf (consulté le 21/02/2013)

[17]             Bonnie A. Nardi, Diane J. Schiano et Michelle Gumbrecht, art. cit., p. 230.

thomas Hirschhorn au Palais de Tokyo

hirschhorn palais de tokyo pneu1

Il y a quelques années, dans l’Artiste opportuniste[1], j’avais tenté une description un peu vacharde du processus d’apparition et du fonctionnement des œuvres de Thomas Hirschhorn. J’évoquais la posture de l’artiste dont je n’arrivais pas à déterminer s’il s’agissait de naïveté ou de démagogie — voire de cynisme —, de réelles réflexions sur les auteurs qu’il convoquait dans ses pièces ou d’une célébration béate lourdement appuyée. Je pensais que les grandes kermesses hirschhorniennes n’étaient que des cafés philos arty destinés à ceux qui n’iront jamais — par snobisme — dans ce genre de lieu. Sans toutefois bouleverser mon approche des activités d’Hirschhorn — je reste notamment assez perplexe lorsqu’il parle de politique et de social —, l’exposition du Palais de Tokyo m’a permis de réviser certaines opinions que j’avais sur le travail de l’artiste.

« Flamme Eternelle » occupe une partie du sous-sol du Palais de TokyoHirschhorn organise une sorte de MJC cloisonnée par des murs de pneus. On y trouve des chaises, des fauteuils customisés à la mode Hirschhorn, des pancartes en carton aux textes inachevés et des blocs de polystyrène destinés à être sculptés. Au détour d’un tas de pneus surgissent une bibliothèque et un salon de lecture ; plus loin, une salle informatique où on peut imprimer tout ce qu’on veut. Des banquettes customisées sont disposées devant des écrans équipés de lecteurs dvd où le visiteur est invité à visionner des films ; puis apparait une salle de rédaction où se construit le journal de l’exposition photocopié au jour le jour. Le parcours est ponctué d’agoras au centre desquelles brule une flamme où des écrivains, des philosophes, des musiciens, etc., interviennent. L’artiste revendique le fait qu’il n’y ait aucune programmation communiquée à l’avance, c’est pour lui ce qui fait la différence entre art et animation cultuelle. Je reste pour ma part dubitatif face à cette absence de programme qui semble un moyen pour Hirschhorn d’être le seul à occuper l’affiche. Dans ce dispositif, le bar est central et propose des consommations à des prix imbattables pour le quartier (les cafés à 1 euro et les bières à 2 !). Tout est là pour favoriser « l’être ensemble » cher aux politiques culturelles participatives tellement en vogue. Partout s’affiche la signature visuelle de l’artiste (scotche marron et carton) histoire de rappeler qui est le patron. Bref, typiquement le genre d’exposition pastorale (au sens théologique du terme !) que j’ai tendance à fuir.

salle de rédaction

salle de rédaction

salle dvd

salle dvd

Tout juste arrivé dans le labyrinthe de pneus, je croise l’artiste qui se prépare à parler avec un groupe de collégiens. Le groupe prend place autour de la flamme de l’agora. Hirschhorn se place parmi eux et engage la discussion. Les collégiens commencent à lui poser tout un tas de questions sur ce qu’est l’art, ce qu’est un artiste, sur son engagement, la manière dont il travaille, etc. Hirschhorn y répond avec cet austère accent suisse qui trahit malgré tout une certaine gourmandise face à cet exercice qu’il a probablement répété des centaines de fois, un peu comme une générosité qui n’ose par vraiment s’exprimer. Premier choc, il leur dit qu’il y a toujours un risque que les choses échouent, mais que ce n’est pas grave. Un collégien lui demande s’il planifie ses œuvres et l’interroge sur la manière dont il pense ses installations. Hirschhorn répond : « Tout est réfléchi dans mon travail, mais pas ses conséquences. Je peux expliquer tout ce que je fais, mais j’agis « sans tête » [il répète cette expression à plusieurs reprises]. ». Ce qui m’a marqué, lors de cet échange est l’impression qu’il se passait quelque chose chez ces jeunes gens, qu’ils comprenaient quelque chose de la figure de l’artiste et de ce que l’art offre comme possibilité de recombiner le réel selon ses envies, ses aspirations et ses révoltes. Alors, même si le dispositif d’Hirschhorn est trop littéral lorsqu’il raconte qu’il faut entretenir « la flamme » (de la connaissance, de l’amitié, de la discussion, etc.) assis devant une « vraie » flamme ; même si la mégalomanie de l’artiste transpire par tous les pores de l’exposition ; même si l’instrumentalisation des intervenants et du public pose question… je ne peux m’empêcher de penser que l’énergie qu’a communiquée Thomas Hirschhorn, ce jour-là, à ce public de collégiens est probablement une des choses les plus précieuses qui soit.

Hirschhorn parle aux collégiens

Hirschhorn parle aux collégiens

hirschhorn agora2

 

"entretenir la flamme ! "

"entretenir la flamme ! "

hirschhorn palais de tokyo

hirschhorn palais de tokyo2

[1] Maxence Alcalde, L’Artiste Opportuniste. Entre posture et transgression, Paris, L’Harmattan, coll. Art en Bref, 2011, p. 66-67.

Quelques conseils pour les concours d’entrée dans les écoles d’art.

Le Chevalier

Martin Le Chevallier, Guide de l’étudiant qui échoue, 2011.

La plupart des écoles d’art organisent une épreuve orale. Ce n’est pas tout à fait fortuit qu’elle se déroule souvent à la fin du parcours du combattant que constituent les concours d’entrée dans les écoles d’art : outre le fait de résoudre certains problèmes logistiques évidents, elle permet, à ce stade, de voir avec qui les profs auront envie de travailler. C’est donc une épreuve centrale du concours où même un candidat n’ayant pas brillé outre mesure pendant les premières épreuves, peut tirer son épingle du jeu. N’oubliez pas que comme dans tous les concours, vous jouez avec les représentations du « bon étudiant » que se font les enseignants (d’où l’intérêt d’aller aux portes ouvertes pour poser des questions aux profs et aux étudiants). Même si chaque école a ses spécificités il existe tout de même quelques règles de bon sens à respecter. Quelques conseils…

Daniel Clowes, Eightball.

Daniel Clowes, Eightball.

1/ Faire le tri dans les travaux que tu montres et varie les médiums (dessin, photo, peinture, etc.) ! Si la quantité n’est jamais un critère ultime, il peut montrer une personnalité persévérante…

2/ Montre tes originaux. Des plaquettes mal imprimées sur du papier glacé font ressembler tes créations aux prospectus dégueux des livreurs de pizza. Si tu amènes des photocopies de tes travaux, rien ne prouve qu’ils soient vraiment de toi ou que tes dessins ne soient pas trafiqués à mort pour ressembler à quelque chose de regardable ;

3/ Montre ce que tu sais faire de mieux et/ou ce qui te ressemble le plus : par exemple si tu es une quiche en dessin, n’en montre pas (à moins que tu ais des choses intéressantes à raconter sur tes dessins moches) ;

4/ Peut-on montrer des vidéos ? Généralement oui, mais il faut être sur que ta tablette va fonctionner du premier coup (n’oublie pas que tu as une dizaine de minutes pour faire tes preuves, et que c’est toujours fatiguant de voir un candidat galérer pour allumer sa machine).

5/ Ne cherche pas d’excuses pour expliquer que ce que tu montres n’est pas exactement ce qu’on voit. Le jury se fout de savoir que ton petit frère a mangé tes œuvres la veille du concours où que tu aies été enlevé par les extra-terrestres et donc tu n’as pas eu le temps de finir tes œuvres. On fuit comme la peste bubonique les étudiants qui passent leur temps à chercher des excuses ;

Adrien Vermont / Moyennes Planches d'Histoires Naturellement Bipolaires / Limace / Crayons sur impression sur papier, 82 x 120 cm / 2013

Adrien Vermont / Moyennes Planches d’Histoires Naturellement Bipolaires / Limace / Crayons sur impression sur papier, 82 x 120 cm / 2013

6/ Occupe le jury. Il faut que le jury ait des points d’appui pour discuter avec toi. Montre-leur plusieurs choses. C’est encore mieux si tu as des pièces que le jury peut manipuler (occupe leur les mains !) comme des carnets de croquis (croquis d’après nature ou d’imagination), des éditions (graphzine, fanzines, etc.) ou des cahiers d’exposition (cahier dans lequel tu as pris des notes des expos/films/livres etc. que tu as vu/lu).

7/ Scénarise ta présentation. Une présentation ne s’improvise pas ! tu as en général que très peu de temps pour convaincre. Le mieux est de prévoir l’ordre dans lequel tu vas présenter tes pièces et ce que tu vas en dire. Répète avec tes parents (qui doivent avoir plus ou moins l’âge du jury !), tes potes ou tes amis extra-terrestres (cf. 5/)

8/ Ne flippe pas si le jury te pose des questions. Si on pose des questions, c’est qu’on pressent qu’il y a quelque chose à comprendre à ta démarche : c’est plutôt bon signe ! On ne pose que rarement des questions face à un boulot qu’on trouve vraiment nul. Mais si tu ne comprends pas une question, demande à ce qu’elle soit reformulée ou précisée.

9/ Prépare toi à parler des artistes que tu aimes. Le jury va chercher à savoir si tu t’intéresses vraiment à l’art où si c’est juste une carrière d’alcoolique mondain qui te motive. Il va donc te poser des questions sur les artistes que tu aimes et/ou qui t’ont inspiré. Là aussi, il faut préparer ! Il y existe cependant des références un peu « banales » sans être tout à fait rédhibitoires (Tim Burton, Dali, Miro, Goldworthy, etc. et l’ensemble des artistes au programme du bac). Donc si ces artistes sont vraiment ta seule source d’inspiration, il faut être prêt à développer…

10/ Faut-il bannir les mangas ? Question qui peut paraitre un peu débile, mais qui m’est souvent posée (et donc qui n’est pas si débile que ça !). Évidemment, la réponse est non, mais c’est toujours pareil : parle de mangas que si tu as quelque chose d’original à en dire (pose toi la question « pourquoi j’aime ça ? ») ; site des noms d’auteurs de mangas (et pas seulement de personnages) ; ne montre tes dessins « style manga » que si tu ne te contentes pas de faire du fan-art (ou alors il faut que tu en aies des milliers : généralement les obsessionnels c’est assez séduisant).

Masakazu Yamaguchi, Birth

Masakazu Yamaguchi, Birth

11/ Comment dois-je m’habiller ? « Come as you are » comme dirait Kurt ! (Seule certitude : tu dois venir habillé/e, quoi que !).

Et,

12/ Evidemment, la règle d’or qui vaut pour tout concours/entretien : la veille, tu te couches tôt, tu manges équilibré (pas de McDo ni de Kebabs) et pas d’ordi jusqu’à 3 heures du mat’ (« eh, t’es pas mon père ! »).

 

Dany Clowes, Eight Ball.

Daniel Clowes, Eight Ball.

Drawing Now 2014 a-t-il un gout de banane cette année ?

Comme à chaque édition de n’importe quel salon ou foire, on y va de son commentaire, on compare avec l’an passé, on bitch à mort… comme on m’a dit que Art Paris était complètement nul cette année, je me suis contenté d’aller à Drawing Now, salon que je suis depuis le début et où je trouve toujours deux ou trois choses regardables. Alors, il y a bien sur les sempiternelles dessins aussi  branchouilles qu’interchangeables, quelques fonds de tiroirs mais plutôt moins que d’habitude, et finalement tout de même de quoi se régaler.  Donc, choses vues :

Très belle présentation à la galerie Patrick Heide  avec notamment les couvertures de livres de Christo Venetis et les petites peintures très efficaces de Pius Fox :

Christos VENETIS

Christos VENETIS (étagère du bas)

Christos VENETIS

Christos VENETIS

Christos VENETIS

Christos VENETIS

Pius Fox

Pius Fox

La galerie Mazel présente des petites caricatures sadiques et sympatoches de Laurina Paperina, ce n’est pas à se taper le cul par terre, mais c’est plutôt bien torché ! :

Laurina PAPERINA

Laurina PAPERINA

Laurina PAPERINA

Laurina PAPERINA

Laurina PAPERINA

Laurina PAPERINA

pour 3000 euros environ, vous pourrez vous acheter un dessin de Phillippe Gelluck (que je soupçonne de refaire ses dessins en plus grand pour le marché…) :

Philippe GELLUCK

Philippe GELLUCK

Un petit faible pour les œuvres de Manuel Ocampo et plus particulière pour ce charmant petit Karl Marx-vampire qui se fait faire une petite gâterie par une groupie agenouillée dans sa propre merde :

Manuel OCAMPO

Manuel OCAMPO

Manuel OCAMPO

Manuel OCAMPO

Manuel OCAMPO_0247

Dans la catégorie de artistes conceptuels et minimaux, hormis François Morellet et Pierre Buraglio qu’on est toujours heureux de croiser, la galerie suisse Wenger présente les œuvres sur carton de Thomas Vinson comme manière originale de revisiter les canons de l’art abstrait.

Thomas Vinson

Thomas Vinson

Thomas Vinson

Thomas Vinson

François Morellet

François Morellet

François Morellet

François Morellet

Pierre BURAGLIO, montage 1981

Pierre BURAGLIO, montage 1981

Mais ma préférence va vraiment aux dessins de Vincent Broquaire (galerie XPO) dont le travail m’avait déjà bluffé l’an dernier. C’est fin et poétique, parfois cruel (mais il faut aussi voir ses superbes vidéos !). Pour cette présentation, la galerie avait édité un livre à 100 exemplaire (vendu 20 euros!) hélas déjà épuisé lors de ma visite. Heureusement que bloggeur est une occupation mal payée, car sinon j’aurais bien craqué pour un petit dessin…

Vincent BROQUAIRE

Vincent BROQUAIRE

Vincent BROQUAIRE

Vincent BROQUAIRE

Vincent BROQUAIRE (livre de dessins, édition de 100 ex)

Vincent BROQUAIRE (livre de dessins, édition de 100 ex)

 

 

Didi-Huberman & Arno Gisinger au Palais de Tokyo

huberman Tokyo2

S’il est une star du champ intellectuel qui fait aussi bien l’unanimité chez les universitaires que dans le monde de l’art, c’est bien Georges Didi-Huberman[1]. Ses essais historico-philosophiques sur l’image font aujourd’hui référence. Naturellement, le Palais de Tokyo ne pouvait passer à côté du phénomène et a donc décidé de lui confier l’organisation d’une exposition.

« Nouvelles histoires de fantôme » est une exposition qui présente des extraits de films et de documentaires autour de la thématique de la « lamentation ». Ces films sont combinés avec des images (prises par Arno Gisinger) d’une précédente exposition s’étant tenue au musée de la reine Sofia de Madrid. Le résultat : des films projetés au sol (qu’on peut « voir » grâce à une balustrade construite à cet effet) et des images d’exposition marouflées à même le mur et disposées à la queue leu leu.

Ce qui frappe, dans cette présentation, est l’impression d’absence de hiérarchie entre les images. Les photos de Gisinger font toutes à peu près de la même taille et semblent se dérouler comme un carrousel sur les murs du Palais de Tokyo. Même si on ne comprend pas bien l’utilité de ce type de présentation (pourquoi comme ça plutôt que sous forme de livre, de diaporama, etc.), l’accrochage fonctionne bien : on s’arrête sur certaines images, d’autres nous interpellent, d’autres encore — presque illisibles et abstraites — offrent une respiration dans cet ensemble.

huberman tokyo4

huberman tokyo5

huberman tokyo

Les extraits de films choisis par Didi-Huberman sont beaucoup plus problématiques. Hormis les liens entre ces différents extraits jamais interrogés (je sais, « c’est le spectateur qui doit faire des liens comme un grand », mais à — mon sens — dès lors qu’on fait exposition, cette idée ne tient plus !), on ne comprend pas non plus les différences de formats entre les différents écrans au sol. Pourquoi des grands, pourquoi des petits ? Pourquoi entend-on le son de certains et d’autres semblent muets ? Certains sont-ils plus importants que les autres ? Autant de supposés partis-pris curatoriaux qui semblent relever essentiellement d’une ambition décorative (par ailleurs plutôt réussie, si on considère une exposition comme un exercice de pure mise en espace…). Alors, évidemment, il y a la figure tutélaire d’Aby Warburg et son Atlas Mnémosyne — dont Didi-Huberman se revendique —, mais n’y a-t-il pas une certaine naïveté à vouloir rejouer les planches de cet Atlas avec des extraits de films ? Le dallage irrégulier donne l’impression que tout ce qu’a compris Didi-Huberman de Warburg est que les images ne sont pas toutes de la même taille (à moins qu’il ne s’agisse de la conclusion qu’on veut qu’en tirent les visiteurs) ! Cette sensation est largement renforcée par l’absence d’explication (« qu’est-ce qu’un Atlas sans une légende ? » me direz-vous), et le texte de Didi-Huberman dans Palais n’en dit pas plus…

La deuxième chose qui me chagrine, c’est que j’ai l’impression qu’on aurait pu faire quasiment la même sélection d’images dans les années 1960 (impératifs techniques mis à part !). On a le chapelet indéboulonnable de films soviétiques, quelques images d’archives finalement assez banales, quelques notes de flamenco (et oui, Didi-Huberman adore le flamenco) et l’inamovible Pasolini. À croire que l’histoire visuelle s’est arrêtée il y a cinquante ans, alors même qu’une des ambitions de cette nouvelle discipline était de pouvoir englober l’ensemble d’une production visuelle qu’elle soit primitive ou ultra-contemporaine[2] ! Bref du canonique, du pas très risqué. Si on choisi une thématique comme « la lamentation » — et qu’on prend comme terrain de jeu l’histoire visuelle (et non l’histoire de l’art) — ne peut-on pas en trouver des occurrences moins balisées dans les images actuelles (des images d’actualité aux jeux vidéos, pour faire vite) ou extraoccidentales ? Finalement, « Nouvelles histoires de fantôme » semble davantage rejouer « The Famlly of Man[3] » que l’Atlas de Warburg avec somme toute un champ d’exploration limité au « déjà vu ». Et c’est justement sur ce point qu’opère la différence entre Warburg et Didi-Huberman : l’un étant dans la recherche, l’autre se consacrant désormais à la célébration. C’en est à se demander où est passé l’auteur des hypothèses parmi les plus excitantes des années 1990 concernant l’art minimal et conceptuel[4]. Et si le pousse au crime dans cette exposition était le Palais de Tokyo qui semble désormais davantage en quête de signatures que de contenu, institution où chaque nouvelle Direction nous fait regretter la précédente ?

Peut-être serait-il temps de s’interroger sur le fait qu’à l’heure où des artistes interrogent la forme de conférence (à travers ce que l’on nomme un peu rapidement les « conférences-performances »), pourquoi les habituels acteurs de cette forme ne parviennent que très rarement à « faire » une exposition, c’est-à-dire à comprendre les enjeux de cette forme spécifique en faisant autre chose qu’un sage  exercice de bon gout décoratif et/où d’autolégitimation culturelle ?

films choisis par Didi-Huberman

films choisis par Didi-Huberman

plan du sol de l'exposition

plan du sol de l’exposition

plan des murs de l'exposition (Gisinger)

plan des murs de l’exposition (Gisinger)

Family of Man, 1955 (vue d'expo)

Family of Man, 1955 (vue d’expo)

Family of Man, 1955 (vue d'expo)

Family of Man, 1955 (vue d’expo)


[1] On pourrait bien sûr ajouter Bruno Latour, Bernard Steigler, etc.

[2] Tony Bennett en parle trés bien dans The Birth of the Museum (Routledge, 1995).

[3] Gigantesque exposition itinérante de photographie humaniste organisée par le Edward Steichen (pour le Moma) en 1955 pour montrer un portrait édifiant et réconciliateur de l’humanité au sortir de la Seconde Guerre mondiale (dont l’État américain fit dont au Luxembourg qui s’expose désormais au château de Clervaux).

[4] Cf Georges Didi-Huberman, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Paris, Miniut, 1992.