L’ange du Bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst au Musée d’Orsay
A l’heure où Guy Cogeval s’est vu reconduit dans ses fonctions de direction pour 3 ans, et où le musée affiche une progression de 15% de sa fréquentation, Orsay ouvre ses murs au Romantisme noir. Suicidaire ? Même si le sujet à tout pour être plombant (mort, mélancolie, monstruosité, vague à l’âme, etc.), le pari se révèle peu risqué étant donné le succès d’autres très belles expositions autour de thèmes similaires ces derniers temps (qu’on pense à« l’Europe des spirites » au musée de Strasbourg ou encore à « L’Entrée des Médiums » au Musée Victor Hugo de Paris). Probablement que quelque chose de l’époque s’exprime dans cette programmation.
Comme toujours au musée d’Orsay, l’accrochage est linéaire et chronologique et, pour le coup, le chapitrage à du mal à cacher son aspect anecdotique car nécessairement adossé à la chronologie ; alors même que nombre d’artistes présentés semble occuper les marges de la modernité artistique (non-moderne ou anti-moderne). A quand une exposition du musée d’Orsay un peu audacieuse et réellement pensée en terme de thématiques et qui ne seraient pas seulement une sorte de verni « scientifique » accolé à la va-vite?
Autre grief, Orsay succombe une fois de plus à l’effet « train fantôme » : une exposition plongée dans l’obscurité où seules les toiles sont éclairées par des spots directionnels (on aurait du forcer les commissaires du Musée à voir l’exposition Sturtevant au MAMVP où l’artiste était allée au bout du projet en proposant un vrai train fantôme !). On comprend bien — même si c’est très littéral — que comme il est question d’œuvres « sombres » il faut plonger les spectateurs dans l’ambiance (même si je doute que le jour où ils feront une expo sur la mer, ils immergeront les salles du musée !). Idée de scénographie crétine qui — en plus de rendre la circulation hasardeuse dans un musée très fréquenté — interdit de voir le détails de certaines toiles de grand format sans cacher l’œuvre par sa propre ombre (c’est le cas notamment, comble de l’ironie, de Rivage avec lune cachée par les nuage (1836) de Caspar David Friedrich…).

Caspar David Friedrich, Rivage avec lune cachée par les nuage, 1836.
Mais nul doute qu’il s’agit d’une exposition de qualité principalement par le choix des œuvres proposées. « L’Ange du bizarre » est l’occasion de voir des œuvres de Füssli : Les Trois Sorcières (1783) et le Cauchemar (1781) dont la reproduction massive avait fait oublier le format et l’exécution parfois étonnamment matiériste. Idem pour les toiles d’Edvard Munch dont Vampire (1893-1894) figure parmi les chefs d’œuvres de l’exposition au côté d’une intrigante toile Bonnard, une femme allongée et lascive qui semble expulser un nuage de fumée blanche de son sexe (Femme assoupie sur un lit ou l’indolente, 1899)…

Füssli, le Cauchemar, 1781.

Bonnard, Femme assoupie sur un lit ou l’indolente, 1899.

Theodor von Holst, Fantaisie après le Faust de Goethe, 1834.
Quelques belles découvertes comme Fantaisie après le Faust de Goethe (1834) de Theodor von Holst : entourée de monstres, une jeune femme trône devant un bol monumental que vient éclabousser un fou grotesque. La scène est surmontée d’une fée très mignonne qui complète cette toile aussi vive dans son exécution qu’elle parait totalement hallucinée.
Merveilleuse Martyre (1892) d’Albert von Keller, petite toile représentant une femme suppliciée et crucifiée à la composition serrée et intimiste. Mention spéciale également aux scénettes érotiques de François Jeandel où le photographe épingle un kamasoutra bondage au travers de charmants cyanotypes datant des années 1890-1900. Étrange également que cette sculpture d’ange décharné et cadavérique, à la chaire presque liquide, due à Thomas Theodor Heine (Ange, c. 1905) ou encore les monstres orgiaques des sculptures de Séraphin Soudbinine (Les Monstres endormis, 1906) qu’on croirait sorti d’une apocalypse post-nucléaire.

François Jeandel, cyanotype, 1890-1900.

Martyre, d’Albert von Keller, 1892.

Séraphin Soudbinine, Les Monstres endormis, 1906.
On trouve aussi un chapelet de toiles à la composition tellement outrancière — immergés dans le pathos romantico-chromoesque — qu’elles finissent par en devenir touchantes un peu comme un journal intime d’ado occupé à retranscrire trop soigneusement ses états d’âme. Il en va ainsi de La Ronde du Sabbat (1830) de Louis Boulanger dont les personnages paraissent peints en italique forcé (attention, blague de graphiste !) ou des Ombres de Paolo et Francesca dans la tourmente infernale de 1854 (dont le titre vaut à lui seul son pesant de Ripolin) d’Ary Scheffer où deux amants s’enlacent, imprimant à leur corps un mouvement quasi supersonique vers la gauche, vitesse qui s’imprime jusque dans la chevelure abondante de Francesca. Le peintre a d’ailleurs pris soin de disposer deux personnages statiques — bras ballants — à droite de la toile, histoire qu’on comprenne bien qu’il y a du « mouvement ». On pense aussi à un horrible paysage de Karl Frederich Lessing (Paysage montagneux : ruines dans la gorge, 1830) qui sent vraiment la sueur dont l’application idiote de l’artiste à peindre le détail du moindre caillou tourne à vide.

Ary Scheffer, Ombres de Paolo et Francesca dans la tourmente infernale, 1854.

Louis Boulanger, La Ronde du Sabbat, 1830.
Comme bien souvent au musée d’Orsay, c’est dans les salles consacrées au 20e siècle que la chose se délite. La fin de l’exposition propose des œuvres surréalistes qui ne parviennent jamais à tenir au voisinage des œuvres antérieures. Pire, les toiles surréalistes sont semblables à des exercices vains et sagement scolaires — pour ne pas dire faiblardes ou insipides — heureusement sauvés in-extremis par une superbe toile de Toyen (Marie Cerminova) Message de la forêt (1936). Si on comprend bien qu’une stratégie de communication d’exposition blockbuster impose la présence des stars de la modernité pour occuper le haut de l’affiche (Max Ernst en l’occurrence), on aurait préféré voir « L’Ange du bizarre » se clore sur l’œuvre de Toyen ou encore admettre que l’aventure du romantisme noir se clôt au tout début du 20e siècle au lieu de la prolonger artificiellement. Autre option : on aurait pu prolonger l’exposition avec l’époque contemporaine en faisant par exemple appel aux dessinateurs de comics des années 1990, à certains illustrateurs de fantasy ou à des peintures contemporains comme celles Jean-Michel Basquiat ou Peter Doig, des photos d’Agata, des dessins de Jean-Luc Verna, des sculptures de Ron Mueck, etc., (même si, évidemment, le 20e siècle n’est pas le cœur de métier d’Orsay !). Finalement, la seule excursion réussie dans le 20e siècle s’opère à travers une sélection bien sentie de scènes de films fantastiques emblématiques du début du siècle.

Toyen (Marie Cerminova), Message de la forêt, 1936.
Drawing Now 2013
La principale utilité d’un salon thématique comme Drawing Now est qu’il permet d’avoir une vision panoptique des tendances du dessin. Ici les choses sont plus claires que dans des foires plus généralistes comme la FIAC ou Slick. La quantité induit que les modes y sont nécessairement mieux identifiables et donc plus rapidement énervantes. Pour faire bref, c’est un peu comme si on vous fournissait le virus et le vaccin dans le même paquet : action nulle de consommation pure, sans avant ni après, juste une vague sensation d’avoir subit quelque chose. Les virus du comment sont les dessins monumentaux et prétentieux, paresseusement réalisés au fusain ou au crayon avec une iconographie sans imagination, directement pompés dans les Purple des années 1990. Cette année, les graphisteries semblent avoir quelque peu déserté les allées du salon, mais les mornes fonds de tiroir continuent de surnager (cf. le stand Agnès b. comme modèle du genre!). Reste quelques belles choses et des découvertes…
La grosse claque de l’édition 2013 de Drawing Now provient des œuvres de Michel Galvin. Collages alambiquées, machines sans objets, corps manquants et légèrement déstructurés sans pour autant en devenir totalement repoussants, peuplent les oeuvres de Michel Galvin. L’artiste – qui officie régulièrement en tant qu’illustrateur pour Libé, Le Monde diplo, etc. – présente ici une série de pièces en marges de sa production destinée à la presse. Dans les deux moyens formats présentés sur le stand de la galerie Petits Papiers, s’exprime une grande liberté dans la forme dès lors que l’artiste se libère des contraintes purement narratives de l’illustration. Ces pièces font penser à un Picabia des années 1920 devenu coloriste de génie, impression renforcée par l’humour et le décalage contenu dans le titre des pièces d’une grande fraîcheur empreinte d’une évidence désarmante.
Présentés par la galerie XPO, les dessins de Vincent Broquaire sont aussi une de belles surprises. L’artiste, qui pourrait faire penser au premier abord à une David Shrigley un peu sage, distille une oeuvre poétique et parfois sarcastique sous un train parfaitement maîtrisé. On a hâte de voir où son amour pour les échafaudages complexes pourront le mener…
Du dessin assez classique mais bigrement efficace chez Suzanne Tarasieve avec les œuvres au crayon de Josef Ofer. Avec Ofer, on n’est pas dans le follement nouveaux, mais les scènes d’orgies macabres sont d’une virtuosité assumée où l’on ressent presque le bruit du crayon sur le papier tant s’exprime une gestualité nerveuse dans les détails des corps décharnés.
Dans les foires, l’aspect le plus déconcertant est l’incohérence des accrochages (incohérence "artistique" et non commerciale évidemment !). Trop rare, et qui vaut donc le coup d’être salué, l’accrochage proposé par la Galerie Analix Forever (Suisse) relève le défi. L’ensemble composé des pièces de Julien Serve, Pascal Berthoud, Robert Montgomery, Mounir Fatmi, Adrian Schindler et Emmanuel Régent tire leur épingle du jeux parvenant à présenter une véritable exposition au sein d’une foire. On sera particulièrement impressionné par les panneaux d’Adrian Schindler qui, malgré son jeune age (né en 1989), produit une oeuvre mature et complexe extrêmement convaincante. Mention semblable pour Julien Serve, même si on sent que son oeuvre gagnerait à se déployer dans un espace plus adéquat.
- Adrian Schindler
Dans la série "énervant mais pas grave", le stand de la galerie agnès B. remporte le pompon haut la main. Agnès B. parvient à proposer un accrochage très mémère avec une série de fonds de tiroirs sans autre intérêt que leur aspect people. Ainsi s’enchaînent les merdouilles grossières d’Harmony Korine (il faudrait interdire aux cinéastes branchés de faire de la peinture ou du dessin et inversement!) et les affreusetés d’Andy Warhol, le tout vendu non pas au prix de la merde (ce qui aurait eu le mérite d’être un chouia conceptuel!) mais à celui de l’or. Ainsi, vous pourrez décorer votre intérieur avec une chose d’Hamony Korine pour 3000 euros (alors que pour moitié moins vous avez un Michel Galvin!) ou un dessins raté de Warhol de 1952 pour 30.000 euros… y’a pas de justice, ma bonne dame !
+++
Lire le post sur l’édition Drawing Now 2012 ici>>>.
Salauds de pauvres ! Fermeture de la galerie Emmanuelle et Jérôme de Noirmont
« Coup de tonnerre sur le monde de l’art » lit-on un peu partout à l’annonce de la fermeture prochaine de la galerie Emmanuelle et Jérôme de Noirmont. C’est toujours un peu triste de voir fermer une galerie, mais en l’occurrence la fermeture de Noirmont ne met pas vraiment d’artiste sur la paille, cette dernière ne représentant que des artistes très bankables. Pour faire bref, cela faisait bien longtemps que cette galerie ne prenait plus aucun risque avec de nouveaux artistes et donc ne manquera probablement pas aux amateurs d’art un peu exigeants.
Pour justifier leur fermeture prochaine, les couple de galeriste s’est fendu d’une lettre où ils expliquent leur décision par la tournure que prend actuellement le marché de l’art et le contexte économique français. Et à plus d’un titre cette lettre parait totalement délirante.
En premier lieu, il y a un paradoxe à fustiger le marché de l’art actuel alors même qu’on en a été un des acteurs centraux, du moins sur la scène française. Peut-on sérieusement déplorer cet état de fait lorsqu’on représente Jeff Koons ou Fabrice Hyber, autrement dit de la marchandise pour méga-collectionneurs. Les pauvres Noirmont ont probablement été pris dans un engrenage qu’ils ne maîtrisent plus (c’est à peu de chose près ce que dirait un gamin de 6 ans pris la main dans le pot de bonbons).
Deuxième délire des galeristes, le prétendu climat « anti-entreprise » qui existe en France, rengaine bien connue psalmodiée par la droite dès que la gauche arrive aux affaires (en 1981, on nous avait prédit l’arrive des chars russes sur les champs Elysées, mais aujourd’hui ces mêmes apôtres de l’ultra libéralisme et de la dérégulation tout-azimut seraient plus enclins à souhaiter l’arrivée massive de ces mêmes russes car débarquant désormais en jets privés). Ce qui montre bien qu’on peut être doué pour les affaires et être complètement idiot, vivre à proximité des œuvres et des artistes sans rien en apprendre ! Extrait :
Un développement aussi conséquent suppose des investissements colossaux en termes à la fois de finances, de temps et d’énergie, avec des prises de risque et de responsabilité majeures. Personnellement, ne voulant pas prendre le large hors de France, une telle expansion nous paraît irréaliste. Le mauvais contexte politique, économique et social de la France d’aujourd’hui, auquel s’ajoutent un climat idéologique malsain et une pression fiscale étouffante, obère toute perspective d’avenir du marché de l’art en France et altère tout enthousiasme comme tout esprit d’entreprendre !
Ce fameux "climat anti-entreprise" qui plonge la France dans les ténèbres se résume en fait à la pression fiscale à laquelle sont soumises les entreprises. Jusque là c’est cohérent Il en faut pas demander à un ultra-libéral de prôner la régulation des marchés et des économies, ni la solidarité nationale ou l’intervention de l’Etat dans les affaires économiques Mais où tout cela devient délirant, c’est quand l’entrepreneur qui tient ces propos a profité, à plusieurs reprises, des institutions culturelles… financées en partie ou en intégralité par l’impôt. Qu’on pense à l’exposition Jeff Koons à Versailles ou à la récente rétrospective de Fabrice Hyber au Palais de Tokyo (deux artistes de la galerie !) sans oublier les divers dossiers d’aides à la production dont a du bénéficier la galerie durant ses 20 années d’existence. Comment le couple de galeristes croit-il que ces institutions ou les organismes culturels peuvent vivre et proposer des opérations de promotion de l’art contemporain sans la manne des financements publics. Inutile d’ajouter que si ces opérations sont certes animées par un projet culturel, il n’en demeure pas moins qu’elles ont des retombées financières pour les entreprises privées qui y participent d’une manière ou d’une autre. Mais peut-être que nos marchands, fins économistes, ne font pas le lien entre le fait de payer des impôts et celui de faire fonctionner des institutions publiques… On ne pourrait que leur conseiller la lecture de Vive l’impôt! de Liem Hoang Ngoc.
Le comble du cynisme est atteint dans la suite de leur missive. Les deux entrepreneurs déclarent vouloir se consacrer désormais au « caritatif » ( !). Nous y voilà. Comme l’Etat ponctionne abusivement ceux qui créent le dynamisme de l’économie française avec des impôts iniques destinés à subventionner l’oisiveté des gueux, la seule alternative est l’action caritative. Pardonnez-moi, mais j’ai du mal à saisir la logique. Peut-être est-il utile de rappeler que l’impôt, tel qu’il est conçu en France, permet une meilleure répartition des richesses et une réduction des inégalités. Même si ce programme n’est jamais intégralement réalisé, il permet tout de même la gratuité de l’école, une médecine accessible et de qualité, des axes routiers performants, des aides sociales, etc., et de manière indirecte une certaine paix sociale et une stabilité politique… propice à la liberté d’entreprise. Alors pourquoi s’engager dans le caritatif si on refuse la solidarité nationale ? Là encore, c’est assez simple car cette idée procède de la tradition ultra-libérale qui lave ses pêchers (car l’argent c’est quand même un peu cradingue) en s’achetant quelques pauvres (ou jeunes artistes ce qui est souvent la même chose) à subventionner. Bref, un charité-business qui permet de voir où va son argent tout en peaufinant son carnet d’adresse lors de soirées caritatives bidons en faisant parfois quelques plus-values au passage…
Alors, chers galeristes, on se débrouillera très bien sans vous, merci !
+++
Epilogue : parce qu’il faut mieux en rire qu’en pleurer et pousser la logique à son paroxysme, signez la pétition d’Arnaud Cohen pour nationaliser la galerie Noirmont.
A Stone Left Turned chez Yvon Lambert
Que dire de cette exposition" best off " de très belle tenue sauf si ce n’est que les oeuvres semblent par moment se chevaucher… Reste qu’Yvon Lambert montre une fois de plus qui est le patron !
A signaler également le catalogue de l’exposition disponible en pdf et qui offre notamment des entretiens avec quelques uns des artistes exposés.
A Stone Left Turned m’a tout de même rappelé une passionnante exposition collective autour d’artistes similaires vue à Bruxelles à l’automne 2012 chez Meessen de Clercq (Without (Jonathan Monk)).
« Hey ! part II » à la Hall Saint Pierre
« Hey 2 ! » est l’occasion de découvrir des œuvres relativement rares et parfois drôles. Les objets en faïence de Delft de Charles Krafft et les "re-blisterations" de Suckadelic font office de plaisantes blagounettes rondement menées, mais finalement assez convenues. Dans le même registre, mais bien plus cynique, les broderies de Moolinex tirent largement leur épingle du jeu en proposant des napperons vengeurs (le glaçant « En temps de paix, la chair à canon brule des voitures »), des customisations de toilettes et de mobylette. Belle découverte également, les œuvres curieuses à la mine de plomb et gouache de Mirka Lugosi, même si elles font beaucoup penser à l’univers SM et joyeusement pervers de Guido Crepax ou Georges Pichard.
Une place est réservée à la deuxième génération pop représentée ici par les peintres et auteurs de comics Todd Schorr et Jim Woodring ou le collectif français Bazooka (même si on ne comprend pas pourquoi Bazooka est exposé dans une sorte de placard à balais à côté des toilettes ! A quand une vrai belle expo rétrospective et problématisée sur ce collectif ?). On peut aussi apercevoir quelques planches de comics un peu faibles du malgré tout génial John Kirby.
Mais les deux découvertes restent les œuvres d’Herbert Hoffmann ou de Mu Pan. Prises dans les années 1950-1960 par Herbert Hoffmann, les photos de vieux tatoués sont particulièrement émouvantes. Elles montrent pudiquement ce que veut dire de vieillir avec un corps tatoué. De leur côté, les dessins de l’artiste taïwanais Mu Pan combinent la technique très fine du dessin chinois avec la férocité de Jérôme Bosch pour narrer d’absurdes paraboles contemporaines sous la forme de longues fresques. Les Mu Pan China Myth parviennent à être drôles tout en ne se bornant à la private joke ou au potache.
Mais malgré cette ribambelles d’œuvres intéressantes, « Hey !part II » ne parvient pas à relever le pari de l’exposition. L’absence totale de discours curatorial réellement critique et une scénographie très « classique » (il ne suffit pas d’exposer dans le noir pour faire le punk !) donnent l’impression de parcourir les allées d’une foire ou d’un salon accueillant chaque artiste sagement cantonné à son stand. A aucun moment les œuvres ne sont reliées entre elles, si ce n’est par les cartels présentant des biographiques interchangeables sombrant presque systématiquement dans le pathos (les artistes ont tous subi un trauma originaire qui les aurait mené à devenir artiste, ce qui donne un aspect « Maçon du cœur1 » involontairement drôle à ces biographies).
De grosses disparités dans l’accrochage rendent également l’ensemble peu lisible (une première partie « train fantôme » de l’exposition au rez-de-chaussée suivie par un accrochage plan-plan à l’étage avec une tentative de scénographie avortée faute de place autour de la production de Bazooka). Le texte d’accompagnement d’Anne & Julien n’en dit pas plus long tant nos deux commissaires d’exposition sont occupés à enfiler les perles d’un art outsider (rebelles authentiques toutefois soutenus par l’Ambassade des Etats-Unis !). Le duo à incontestablement un talent pour débusquer des artistes originaux, mais aucune règle ne dit qu’il est nécessaire d’avoir un discours ras-des-pâquerettes lorsqu’on expose de l’art outsider2 ! Cet absence de propos construit se retrouve d’ailleurs dans le sous-titre de l’exposition qui fait référence à de « l’art moderne » — dénomination historiquement et conceptuellement bien délimitée — alors que rien dans l’exposition ne relève de cette catégorie.
On ne comprend pas non plus le choix de certains artistes qui paraissent très isolés dans l’exposition à l’image des dessins des années 1880 de Félicien Rops. Pourquoi avoir embarqué un artistes historique dans cette affaire sans autre référence (l’histoire de l’art, même récente, regorge d’œuvres étranges et perverses pouvant originer le genre de production que tente de défendre Hey !) ?
Enfin, un certain nombre d’œuvres présentées au rez-de-chaussée paraissent relativement interchangeables tant elles ne présentent aucun point de vu sur quoi que ce soit ou qu’elles sombrent dans une peinture bavarde, puérile, fatigante et stérile. Dans ce registre, les œuvres de Joe Coleman remportent le pompon. Star de l’art outsider, l’artiste peint des toiles foisonnant de détails insipides relatant sa fascination pour les tueurs en série parmi d’autres exercices d’admiration nauséabonds. C’est « bien dessiné » comme dirait ma grand-mère, mais il n’y a pas l’ombre d’une idée un peu construite (à moins qu’on considère que l’apologie des tueurs en série — à grand renfort d’iconographie nazie comme summum de la coolitude — fasse office de réflexion artistique !). Il faut tout de même s’interroger sur l’intérêt de soutenir de telles niaiseries et les implications que cela a concrètement au-delà de l’ado-trip punk-à-chien de fils à papa !
J’aurai tout de même du un peu me méfier. Pour avoir feuilleté la revue Hey ! — dont les deux fondateurs sont aussi les commissaires de l’exposition de la Hall saint Pierre — j’avais déjà remarqué l’aspect superficiel de l’opération. Dans Hey !, les textes sont généralement partie congrue — ce qui n’est pas un mal en soit — et les images systématiquement imprimées sur papier glacé (dispositif repris dans le très laid catalogue de l’exposition) ; choix paradoxal lorsqu’on défend par ailleurs une certaine qualité d’exécution plastique. Du coup ça donne à la revue un côté « brochure Air France » assez peu en accord avec les œuvres qu’ils promeuvent. Bref, une absence d’intelligence du contexte (que veut dire imprimer une image ? Que veut dire faire une exposition ? etc.) qui — malgré la qualité d’une bonne partie des œuvres présentées — éclate au grand jour dans l’exposition « Hey !2 ».
+++
1 Les Maçon du cœur (Extreme Makeover) est une émission de téléréalité américaine où une équipe re-look une maison de particulier en 7 jours. Les candidats de cette émission ont toujours une histoire « difficile » (vétéran de la guerre du Golf ou d’Afganistan, enfant gravement malade, handicapé, etc.) ingrédient nécessaire à la dramaturgie des épisodes.
2 cf. exposition Marcel Storr au pavillon Baudouin l’an dernier qui recontextualisait la production de l’artiste de manière critique et sans pathos.
"Abruit" à la Galerie 65 du Havre
L’exposition "Abruit" est une vaste programmation qui court sur plusieurs mois et s’inscrit dans plusieurs lieux du Havre à Paris liés par le festival "Art Sequana 2". Impossible de parler de l’ensemble tant le territoire couvert est vaste (et que je n’ai donc pas parcouru!), je m’attarderai donc sur le volet havrais.
Commisariée par Emmanuel Lalande et Jean-Paul Berrenger, l’exposition s’ouvre sur une installation de gros haut-parleurs disparates disposés en spirale. Tourbillonnant à souhait, cette pièce diffuse un son qui poursuit de visiteur. Bien plus que par les sons sporadiques, on est happé par le mur d’ampli — véritable sculpture qui constitue cette oeuvre. Alors, on a l’impression de se retrouver devant une sorte "d’archéologie du mur d’ampli", dispositif cher aux groupes de rock les plus bruyants et qui ici fait office de sculpture sonore énigmatique.
La deuxième salle de l’exposition dévoile une collection de pochettes de disques achetés en brocantes et vides-greniers par l’artiste Patrice Caillet (Discographisme Récréatif). Chacune des pochette a été customisée par son précédent propriétaire, transformant ces objets en journaux intimes. Ainsi, des pochettes de disques sans grand intérêt acquièrent une force d’évocation par leurs personnalisations : mots d’amour, dédicaces, souvenirs de boom, autel dédié à une vague chanteuse du Top 50 oubliée depuis, substitution de pochette, etc. Oeuvre quasi-sociologique, la collection de Patrice Caillet interroge nos usages de la culture de masse jadis diffusée au travers des disques vinyles. Cette touchante collection exprime la part de vandalisme enfouie dans la créativité domestique de nos contemporains. Car, il fut un temps où l’appropriation d’un objet aussi uniforme qu’un disque — produit à plusieurs milliers d’exemplaires et diffusés dans le monde entier — offrait malgré tout une part d’appropriation personnelle sur sa surface cantonnée. Alors évidemment, ça rend un peu nostalgique : essayez donc de graver votre amour de Mireille Mathieu sur un fichier mp3!

Troisième est dernière pièce de cette exposition très cohérente: un jukebox diffusant des extraits de silences prélevés dans la musique mainstream et savante. L’apache qui sommeille en chacun de nous peut indistinctement lancer un silence de Souffly ou de John Cage parmi d’autres. Pièce déceptive s’il en est — lorsqu’on appuie sur un bouton du jukebox aucun son ne semble en sortir — ce jukebox est un avant gout d’une complil’ de silences rassemblés par Adam David, Patrice Caillet et Mathieu Saladin (The Sound of Silence). La parution du vinyl regroupant ces silences inspirés — qui aurait du sortir pour l’exposition (co-édition INcertain Sens, ESADHaR, etc.) — a hélas été retardée pour des problèmes de droits. Le législateur — en fin mélomane — a lui aussi compris que le silence d’après Mozart est encore du Mozart et que, pour le coup, ce silence devait se traduire en monnaie sonnante et trébuchante !
+++
à signaler la résidence à l’ESADHaR de Jacques Brodier et son étonnant "Filtre à réalité" qu’on a pu écouter sur Radio PiedNu entre le 21 et 25 janvier 2013.
+++
Galerie 65
65 rue Demidoff,76600 Le Havre
02 35 53 30 31
Exposition du 15 janvier au 15 février
du lundi au vendredi de 14h à 18h
vernissage le 15 janvier à 17h30
Patrice Caillet, Adam David, Mathieu Saladin,
Altération 276


















































