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Drawing Now 2013
La principale utilité d’un salon thématique comme Drawing Now est qu’il permet d’avoir une vision panoptique des tendances du dessin. Ici les choses sont plus claires que dans des foires plus généralistes comme la FIAC ou Slick. La quantité induit que les modes y sont nécessairement mieux identifiables et donc plus rapidement énervantes. Pour faire bref, c’est un peu comme si on vous fournissait le virus et le vaccin dans le même paquet : action nulle de consommation pure, sans avant ni après, juste une vague sensation d’avoir subit quelque chose. Les virus du comment sont les dessins monumentaux et prétentieux, paresseusement réalisés au fusain ou au crayon avec une iconographie sans imagination, directement pompés dans les Purple des années 1990. Cette année, les graphisteries semblent avoir quelque peu déserté les allées du salon, mais les mornes fonds de tiroir continuent de surnager (cf. le stand Agnès b. comme modèle du genre!). Reste quelques belles choses et des découvertes…
La grosse claque de l’édition 2013 de Drawing Now provient des œuvres de Michel Galvin. Collages alambiquées, machines sans objets, corps manquants et légèrement déstructurés sans pour autant en devenir totalement repoussants, peuplent les oeuvres de Michel Galvin. L’artiste – qui officie régulièrement en tant qu’illustrateur pour Libé, Le Monde diplo, etc. – présente ici une série de pièces en marges de sa production destinée à la presse. Dans les deux moyens formats présentés sur le stand de la galerie Petits Papiers, s’exprime une grande liberté dans la forme dès lors que l’artiste se libère des contraintes purement narratives de l’illustration. Ces pièces font penser à un Picabia des années 1920 devenu coloriste de génie, impression renforcée par l’humour et le décalage contenu dans le titre des pièces d’une grande fraîcheur empreinte d’une évidence désarmante.
Présentés par la galerie XPO, les dessins de Vincent Broquaire sont aussi une de belles surprises. L’artiste, qui pourrait faire penser au premier abord à une David Shrigley un peu sage, distille une oeuvre poétique et parfois sarcastique sous un train parfaitement maîtrisé. On a hâte de voir où son amour pour les échafaudages complexes pourront le mener…
Du dessin assez classique mais bigrement efficace chez Suzanne Tarasieve avec les œuvres au crayon de Josef Ofer. Avec Ofer, on n’est pas dans le follement nouveaux, mais les scènes d’orgies macabres sont d’une virtuosité assumée où l’on ressent presque le bruit du crayon sur le papier tant s’exprime une gestualité nerveuse dans les détails des corps décharnés.
Dans les foires, l’aspect le plus déconcertant est l’incohérence des accrochages (incohérence "artistique" et non commerciale évidemment !). Trop rare, et qui vaut donc le coup d’être salué, l’accrochage proposé par la Galerie Analix Forever (Suisse) relève le défi. L’ensemble composé des pièces de Julien Serve, Pascal Berthoud, Robert Montgomery, Mounir Fatmi, Adrian Schindler et Emmanuel Régent tire leur épingle du jeux parvenant à présenter une véritable exposition au sein d’une foire. On sera particulièrement impressionné par les panneaux d’Adrian Schindler qui, malgré son jeune age (né en 1989), produit une oeuvre mature et complexe extrêmement convaincante. Mention semblable pour Julien Serve, même si on sent que son oeuvre gagnerait à se déployer dans un espace plus adéquat.
- Adrian Schindler
Dans la série "énervant mais pas grave", le stand de la galerie agnès B. remporte le pompon haut la main. Agnès B. parvient à proposer un accrochage très mémère avec une série de fonds de tiroirs sans autre intérêt que leur aspect people. Ainsi s’enchaînent les merdouilles grossières d’Harmony Korine (il faudrait interdire aux cinéastes branchés de faire de la peinture ou du dessin et inversement!) et les affreusetés d’Andy Warhol, le tout vendu non pas au prix de la merde (ce qui aurait eu le mérite d’être un chouia conceptuel!) mais à celui de l’or. Ainsi, vous pourrez décorer votre intérieur avec une chose d’Hamony Korine pour 3000 euros (alors que pour moitié moins vous avez un Michel Galvin!) ou un dessins raté de Warhol de 1952 pour 30.000 euros… y’a pas de justice, ma bonne dame !
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Lire le post sur l’édition Drawing Now 2012 ici>>>.
Damir Očko au Palais de Tokyo
Damir Ocko, The Moon shall Never Take my Voice, 2010.
Dans l’absolu capharnaüm du Palais de Tokyo qui nous avait amusés dans un premier temps — mais qui ressemble de plus en plus à une chambre d’ado mal rangée (pléonasme) —, il reste encore possible de voir submerger des œuvres « lisibles ». C’est le cas en ce moment avec l’exposition consacrée à l’artiste croate Damir Očko1 (né en 1977).
Hormis les photographies et autres bidules graphistoïdes accrochés aux murs — excepté toutefois le travail sur la partition qui présente un intérêt documentaire sur le processus créatif de l’artiste — il faudra s’attarder sur les trois vidéos très soigneusement filmées qui ouvrent sur l’univers très construit de Damir Očko.
Si on voulait grossièrement résumer le travail Damir Očko présenté au Palais de Tokyo, on pourrait dire qu’il s’agit d’une tentative de dialogue entre, d’un côté, poésie et musique considérées comme son, et de l’autre, son et image dans leurs rapports d’attirance/répulsion.
Očko Damir, We saw nothing but the uniform blue of the Sky, 2012.
We Saw Nothing But the Uniform Blue of the Sky (2012) présente des personnages se livrant à des activités de bord de mer dans une atmosphère mélancolique de fin de journée. La voix-off récite, quant-à-elle, un poème d’Očko. La diction du lecteur est très particulière (un individu avec un défaut d’élocution nous dit-on !) ce qui donne à ce texte une certaine texture, étrange. Le lecteur insiste sur des syllabes, des mots, parle lentement, si bien que le son de sa voix défaillante finit par englober la salle de projection.
Il est d’emblée évident que le travail du son est primordial chez Očko, et We Saw Nothing But the Uniform Blue of the Sky l’exemplifie parfaitement. Mais l’image parait ici un peu pauvre, si bien qu’on se demande si elle ne fonctionnerait pas comme une sorte de fond d’écran un peu superflu car trop illustratif.
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ien qu’un peu plus ancienne, The Moon shall Never Take my Voice (2010) paraît plus cohérente dans le dialogue qu’elle instaure entre image et texte récité. La vidéo se compose de deux parties qui s’entrecoupent grâce au montage : le première montre des images d’un volcan en éruption et la seconde des séances d’entraînement d’une contorsionniste, d’un funambule et d’un avaleur de sabre (le sabre étant en l’occurrence une sorte du pipette géante qui fait que le personnage est qualifié « d’avaleur d’air »). Le tout est accompagné de la lecture d’un poème de l’artiste. On remarquera la finesse des plans sur les corps qui restent toujours énigmatiques et s’interdisent de sur-jouer quelque grandiloquence qui, il est vrai, est déjà assumée par la voix-off. Les entrecroisements entre les plans des corps contraints et ceux du volcan agité fonctionnent à merveille et offrent une vision poétique, quasi animiste, de l’ensemble. L’analogie surface du corps / croûte terrestre surgit tant et si bien que — hypnotisés par le texte littéralement scandé par la voix-off — on finit par se laisser envahir par l’ensemble. Bref, une belle expérience immersive de spectateur !

Damir Očko, Spring, 2012.
En se rapprochant d’une performance filmée, la vidéo Spring (2012) est plus sommaire dans sa composition. La mise en scène est sobre et rudimentaire : sur une scène de théâtre, une femme habillée de noir interprète une musique par ce qu’on identifie au départ comme un langage des signes. Seulement, il s’agit d’une musique expérimentale composée par l’artiste, sans parole, sans « texte ». Le langage des signes se métamorphose alors en gestuelle ou en danse. Si raconté comme ça, cette vidéo pourrait faire penser à une clownerie, elle est en fait un tour de force convainquant mettant en scène la question de l’interprétation d’une partition, voire d’une tentative de description d’une œuvre de musique expérimentale2. Si bien qu’on ne parvient jamais à savoir si ce qu’interprète la jeune femme est directement la partition de Damir Očko ou bien ce qu’elle en entend (si tant est qu’elle entende quelque chose et que le son de la vidéo ne soit pas seulement un ajout au montage). L’absence de décalage entre la bande sonore et les gestes de l’actrice plaiderait davantage en faveur d’une interprétation directe de la partition, mais la vidéo suspend le doute jusqu’à sa clôture. Là encore, Damir Očko parvient à hypnotiser le spectateur avec cette vidéo qui, bien que très référencée dans le champ de la musique (cf. communiqué de presse), reste d’une évidence et d’une simplicité d’accès déconcertante.
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Exposition Damir Očko, jusqu’au 11 février 2013 au 2e sous-sol du Palais de Tokyo.
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1 Il faut avouer qu’ils ont un peu triché en confectionnant un white cube au sous-sol du Palais à cet effet !
2 Cette question de la description musicale me fait penser à une intervention passionnante de Francesco Peri consacrée à la critique musicale et notamment à la critique de partitions lors de la journée d’étude « La critique d’art en question » et qui sera prochainement publiée dans un hors-série de la revue Marges.
Paul Graham au BAL : Quelques réflexions sur l’exposition des livres de photographies…
Quasiment tout le monde est revenu sur la qualité des photographies de Paul Graham, notamment lorsqu’il se consacrait, au début de sa carrière, à dépeindre les salles d’attente des agences pour l’emploi britanniques. Même si je partage cet enthousiasme, je préfère revenir sur la scénographie particulièrement intéressante proposée au BAL.
C’est vrai que la BAL nous a habitué à des expositions particulièrement soignées aussi bien pour leur accrochage que pour la scénographie en général. L’exposition consacrée à Paul Graham ne fait pas exception à la règle.

Paul Graham au BAL (sous-sol)
La solution adoptée pour présenter les éditions des livres du photographe est particulièrement intéressante. Le BAL a choisi de présenter les éditions de Paul Graham sous verres tout autour de la pièce. Les livres sont parfois ouverts, parfois fermés, ce qui permet de donner une sensation de manipulation mais aussi de collection (les couleurs forment une sorte de frise chromatique assez réussie). Des tablettes tactiles sont serties dans un meuble confectionné à cet effet qui émerge comme une forme quasi sculpturale au centre de l’espace dédié aux éditions. Il se crée alors un rapport d’équivalence entre le surface lissée des sous-verres intercédant entre le visiteur et le livre et ce qui se produit avec la surface plastique des liseuses que nous sommes invités à toucher. Sensation de perte de repères assez troublante.

Exposition Paul Graham au BAL (salle de lecture)

Exposition Paul Graham au BAL (salle de lecture)

Exposition Paul Graham au BAL (salle de lecture)

Exposition Paul Graham au BAL (salle de lecture)

Exposition Paul Graham au BAL, meuble de lecture (salle de lecture)

Exposition Paul Graham au BAL, meuble de lecture (salle de lecture)
Au moment où on s’interroge sur les usages des tablettes numériques et autres liseuses dans le champs de l’édition (occasion inespérée pour les éditeurs peu scrupuleux d’arnaquer leurs auteurs grâce aux diffusions sur ce nouveaux support), le BAL offre une démonstration en creux de la spécificité du livre d’artiste comme objet manipulable avant tout. Car, même si le dispositif de la salle de lecture est largement supérieur (en qualité) à ce qu’on a l’habitude de voir dans d’autres institutions, il n’en demeure pas moins qu’on est toujours frustré de ne pas pouvoir passer sa main sur les couvertures, de sentir le grain et l’odeur du papier sous ses doigts de sous-peser les volumes… bref d’expérimenter la sensualité propre aux publications "papier".
Adel Abdessemed au Centre Pompidou

Adel Abdessemed, Habibi, 2004.
Il y a quelques années de cela — au moment de l’histoire plagiat présumé autour de Habibi (2003) —personne ne voulait écrire une ligne sur Adel Abdessemed. Pas tant que l’œuvre fut considérée comme spécialement sulfureuse — ce qui aurait d’ailleurs plutôt eut comme effet d’attirer la critique — mais le « milieu » semblait se méfier de l’homme, cette histoire de plagiat ayant jeté le doute sur l’ensemble de l’œuvre de l’artiste[1]. A l’époque, Art21 m’avait demandé d’écrire un article monographique sur l’artiste (en argumentant élégamment sur le fait qu’ils ne trouvaient personne pour le faire…) proposition que j’avais décliné faute de temps.
Car il y a quand même un truc étrange avec le travail d’Abdessemed : il alterne, avec une régularité quasi métronomique, pièces énervantes un peu faciles et morceaux d’idées prometteuses. Dans les tartignoleries, on rangera évidemment la statue de Zidane postée à l’entrée du Centre Pompidou (depuis « le pot » de Raynaud, on a l’impression que cet emplacement est dédié aux choses trop nulles pour entrer au Centre…), Mappemonde (2012 — dont on sent bien qu’il s’agit d’une série destinée uniquement au marché), Real Time (2003, vidéo de couples qui baisent pendant un vernissage), Usine (2008 — vidéo d’animaux en train de s’entretuer) sans oublier les néons (Color Jasmin, 2011 —si c’est la seule chose que l’art contemporain peut dire du printemps arabe, c’est désespérant !), les voitures calcinées (Practice Zero Tolerence, 2008) ou encore les Christ en barbelé (Wall Drawing, 2005 — on souffre pour les pauvres assistants qui ont du s’écorcher les mains à réaliser ces pièces ! ). Alors rien à sauver de l’œuvre d’Abdessemed ? Pas si sur…
Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ? (2011-2012) est un tableau monumental composé d’animaux naturalisés assemblés puis brûlés Scène apocalyptique, cette œuvre forme une tapisserie monumentale d’une puissance impressionnante arrachée aux enfers. Aussi bien pour son thème que pour ses dimensions, on pense évidemment à L’Hallali au Cerf de Courbet, sauf que chez Abdessemed c’est l’ensemble du règne animal qui semble pris au piège. Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ? (2011-2012) est incontestablement la pièce maîtresse de cette exposition, même si elle souffre de sa proximité avec l’idiote vidéo Real Time.

Adel Abdessemed, Who’s Afraid of the Big Bad Wolf?, 2011-2012.
Coincée elle aussi au fond d’une salle, God Is Design propose un trip visuel sous forme de film d’animation rondement mené. Composé de 3050 dessins, la vidéo forme un wall drawing mouvant et tremblant — sorte de moucharabieh graphique hypnotique et passionnant.

Dans Also Sprach Allah (2008), Adel Abdessemed se fait propulser sur un drap par un groupe d’hommes en chemises blanches. Une fois en l’air, l’artiste écrit par à-coups la phrase « Also Sprach Allah » sur un tapis fixé au plafond. La scène dégage à la fois quelque chose de religieux (faire sauter une personne sur un linge — notamment lors de mariages — est une coutume partagé par divers folklores religieux), mais aussi une forme confondante d’absurdité. Pourquoi se donner tant de mal pour écrire une phrase aussi absurde si ce n’est pour faire état de manière tout aussi vaine sa dévotion. Dévotion aussitôt battue en brèche lorsqu’on se rend compte que le message griffonné n’est autre qu’un pastiche du titre d’une fameux essai de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra) dans lequel le philosophe diagnostiquait la mort de dieu. Tout geste de dévotion finit par revêtir un caractère clownesque en parfait décalage avec l’effet souhaité par la liturgie. Abdessemed n’est évidemment pas le premier à faire émerger ce type de sentiment, mais il est malgré tout utile de le rappeler…

Adel Abdessemend, Also Sprach Allah, 2008.
Reste une énigme à résoudre dans cette exposition : comment une savonnette de chit — fut-elle en forme d’étoile — parvient-elle à encore dégager un agréable fumet alors qu’elle est vieille de plus de 10 ans (Oui, 2000) ?
[1] Il s’agissait en l’occurrence d’une œuvre « inspirée » par une œuvre de Gino De Dominicis (Calamita Cosmica, 1988), « coïncidence » relevée par Jean-Max Colard dans Les Inrockuptibles en 2004…
La gnose du Peuple, ou comment l’art contemporain institutionnel peut donner la nausée.
Il y a quelques jours, j’ai reçu cette annonce. Je l’ai lue, relue en me frottant les yeux (pas à cause de la couleur jaune fluo de l’affichette mais à cause de ce que j’y lisais) et je ne parviens toujours pas à y croire.
Par quel bout prendre cette proposition provenant d’une artiste connue et reconnue dans le champ de la performance contemporaine et relayée par une institution établie ? Si tu es chômeur, on peut te recycler dans l’art!
C’est vrai que Jean-Luc Delarue nous a récemment quitté, mais est-ce une raison pour que l’art contemporain prenne le relais de la mise en scène de la Misère du monde (comme disait Bourdieu) ?
Un des problèmes avec l’art politique est qu’il me rappelle inlassablement la chanson de Jacques Brel, La Dame Patronnesse :
Pour faire une bonne dame patronnesse
Il faut avoir l’œil vigilant
Car comme le prouvent les événements
Quatre-vingt-neuf tue la noblesse
Car comme le prouvent les événements
Quatre-vingt-neuf tue la noblesse
Et un point à l’envers et un point à l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas
Pour faire une bonne dame patronnesse
Il faut organiser ses largesses
Car comme disait le duc d’Elbeuf
" C’est avec du vieux qu’on fait du neuf "
Car comme disait le duc d’Elbeuf
" C’est avec du vieux qu’on fait du neuf "
Et un point à l’envers et un point à l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas
Pour faire une bonne dame patronnesse
C’est qu’il faut faire très attention
A ne pas se laisser voler ses pauvresses
C’est qu’on serait sans situation
A ne pas se laisser voler ses pauvresses
C’est qu’on serait sans situation
Et un point à l’envers et un point à l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas
Pour faire une bonne dame patronnesse
Il faut être bonne mais sans faiblesse
Ainsi j’ai dû rayer de ma liste
Une pauvresse qui fréquentait un socialiste
Ainsi j’ai dû rayer de ma liste
Une pauvresse qui fréquentait un socialiste
Et un point à l’envers et un point à l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas
Pour faire une bonne dame patronnesse
Tricotez tout en couleur caca d’oie
Ce qui permet le dimanche à la grand-messe
De reconnaître ses pauvres à soi
Ce qui permet le dimanche à la grand-messe
De reconnaître ses pauvres à soi
Et un point à l’envers et un point à l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas
Pour faire de l’art politique de manière sérieuse, il convient que l’artiste maitrise parfaitement les enjeux politiques de son action. Lorsqu’on opte pour une telle posture, il est impossible de faire l’impasse sur le contexte d’apparition de l’œuvre au risque de sombrer dans la naïveté, dans le meilleur des cas. Et le pire des cas, c’est ce que Hal Foster décrit comme l’artiste "comme ethnographe", celui qui va se promener dans des populations exotiques et en rapporte des artéfacts candidats au recodage dans le monde de l’art (recodage sous forme d’œuvre d’art de tout genre, mais aussi de discours critique, institutionnel ou pseudo-politique). Et c’est aussi sur ce point qu’intervient une différence fondamentale, pour le coup largement inscrite dans l’histoire politique occidentale, entre charité et solidarité.
La charité, c’est ce que raconte la chanson de Brel : une posture paternaliste, surplombante, destinée à asseoir des positionnements sociaux établis et jugés (parce que souhaités) immuables. C’est la manière dont les droites conservatrices (non pas les ultralibéraux qui ne s’encombrent pas de culpabilité de ce genre) conçoivent le social : aider les plus pauvres sans leur donner les moyens de s’émanciper véritablement de leur condition. Cette posture permet évidemment aux riches de conserver leur pouvoir sur les masses tout en donnant l’impression qu’ils agissent en leur faveur (en n’oubliant pas de leur maintenir la tête sous l’eau : la fameuse couleur « caca d’oie » de la chanson de Brel).
La deuxième manière de faire est la solidarité que j’identifie comme une posture de gauche. La solidarité, ce n’est pas se substituer (réellement ou symboliquement) aux « opprimés » mais leur donner les moyens de modifier leur condition ou mettre tout en œuvre pour réduire ce type d’inégalité de manière durable par un transfert de savoirs et/ou de savoir-faire. C’est toute la différence entre par exemple enseigner des techniques agricoles aux pays pauvres ou leur envoyer des sacs de riz. Dans la première solution, on inscrit une action dans quelque chose de durable, dans la seconde, on se débarrasse de notre surplus tout en faisant une bonne action, mais sans perspective à moyen ou long terme.
Pourquoi mettre tout cela en regard de l’annonce du FRASQ ? Simplement parce qu’une annonce, aussi anodine soit-elle, véhicule un sous-texte qui s’inscrit dans le social et le politique. Toute personne ayant eu à faire avec le pôle emploi a reçu des « offres » les plus déconnectées les unes des autres. Et, en ce sens, la lecture de l’annonce du FRASQ peut se révéler particulièrement violente. C’est un peu comme Marie-Antoinette qui préconisait de manger des brioches au peuple de Paris qui se révoltait parce qu’il n’avait plus de pain ! Même si cette performance part d’une bonne intention – ce dont je ne doute pas ayant déjà assisté à des performances de Baÿ – ce qu’elle semble annoncer n’en demeure pas moins totalement déconnecté des enjeux politiques et sociaux qui oblitèrent son sous-texte. Pour le dire autrement, elle procède comme si, par exemple, Julien Prévieux n’avait jamais souligné la violence des offres d’emploi avec ses Lettres de non-motivation, pour ne citer que lui (à cette différence que Prévieux mettait le "demandeur d’emploi" en situation d’évaluateur en ne le bornant pas à sa situation de "demandeur").
La réception de l’annonce du FRASQ est d’autant plus complexe que nombre d’acteurs du monde de l’art (artistes et critiques d’art, mais aussi le long cortège des étudiants-stagiaires[1] non rémunérés que charrie notre milieu) sont eux-mêmes en situation d’extrême précarité. Et on imagine bien quelques personnes désespérées participant à ce genre de manifestation pensant y rencontrer des gens à même de leur trouver un job dans une institution ou à qui présenter leur travail d’artiste. Sans compter que l’artiste et l’institution, dans leur grande mansuétude, offrent leurs services gratuitement aux chômeurs (les chômeurs n’auront pas besoin de payer pour travailler 10 jours, trop sympa!). Ça me fait un peu penser à une annonce pour les Nuits Blanches d’il y a quelques années où il était proposé aux artistes d’envoyer leurs vidéos et de renoncer à tous leurs droits liés à leur œuvre (la vidéo serait incorporé à l’œuvre d’une autre artiste qui en deviendrait l’auteur) et contre laquelle la FRAAP s’était justement élevée à l’époque.
Autrement dit, les artistes qui s’engagent dans la voie d’un art politique mettant directement en scène une catégorie de population devraient avant tout se soucier d’acquérir une culture politique solide (et pas seulement « conceptuelle » mais en participant à la vie militante extra-artistique par exemple) avant de se soucier de produire des formes muséographiables (qui est selon moi la seule chose que puisse produire de la performance, mais c’est un autre débat…). L’autre effet pervers de ce type de proposition, c’est que les pouvoirs publics vont y trouver une bonne aubaine pour substituer les artistes aux travailleurs sociaux : c’est moins cher (parfois même gratuit) et c’est plus joli dans les dîners en ville. Mais le travail social, ça ne s’improvise pas! Il s’agit d’un accompagnement sur le long terme qui nécessite une très bonne connaissance de son sujet et une forte inscription locale qui ne peut se circonsrire à la durée d’une expo ou d’une résidence d’artiste.
Pour conclure, je ne dis pas qu’il est impossible de faire de l’art politique. Un certain nombre d’artistes y parviennent sans pour autant devenir des rentiers de cette posture (au même titre que les professionnels de la politique qui mettent structurellement en danger la démocratie, les professionnels de l’art politique anéantissent bien souvent leur sujet). Ce qui me met mal alaise c’est lorsque des artistes, main dans la main avec des institutions, mettent en œuvre des dispositifs dont la finalité est la mise en scène esthétique (ou artistique, mais dans le cas qui nous intéresse ici, c’est assez proche) d’une population « en difficulté ». J’ai ailleurs[2] qualifié cette posture de "santiago-sierrisme", du nom de l’artiste Santiago Sierra dont l’irresponsabilité politique va de paire avec sa constante « dénonciation » des injustices mais qu’il ne fait, si on y regarde de près, que prolonger, voire encourager.
[1] on rencontre régulièrement des étudiants d’écoles d’art dont le stage correspond davantage à des œuvres de travaux d’intérêt général (petite maçonnerie, peinture de mur, etc.) où à du travail dissimulé qu’à un réel apprentissage professionnel.
[2] Maxence Alcalde, « Art corporel et externalisation des risques », Nouvelle Revue d’Esthétique, n°5, 2010, p. 161-168..
Christopher Wool au MAMVP ou comment flinguer une exposition avec sa brochure !
Ce n’est pas tellement de l’exposition dont j’aimerai parler, en partie parce que n’étant pas un spécialiste de l’oeuvre de Christopher Wool je ne suis pas vraiment compétant pour en distinguer la qualité. Ce dont je voudrais parler est une des raisons pour lesquelles je n’ai pas pu comprendre le travail de Wool, pourquoi cette expo m’a un peu énervée : la brochure de l’exposition.
Pourtant, le texte explicatif distrubé à l’entrée de l’exposition tient sur une page. Il est composé de paragraphes totalement désarticulés où la tâche du pauvre stagiaire-auteur a probablement été d’y caser les mots-concepts prétendument associé à Wool. Cette parodie de médiation laisse croire que les peintures de Wool se limitent à une référence directe à une série de mots clés (écrits en majuscule pour que les neuneus comprennent bien !), que sa peinture n’est rien d’autre que ça, rien de plus. Et cela alors même qu’on aimerait être accompagné pour comprendre le processus de ces oeuvres, leurs intentions, voir leur inscription dans une histoire de la peinture. Raté !
C’est tout de même étrange qu’une institution aussi prestigieuse que le Musée d’art moderne (qui présente simultanément une très bonne exposition monographique consacrée à Crumb) traite avec autant de mépris l’oeuvre d’un artiste à qui elle consacre une vaste exposition. Même si critiquer la brochure paraît prendre le problème par le petit bout de la lorgnette, il faut garder à l’esprit que beaucoup de visiteurs passeront voir l’exposition Wool presque par accident. N’oublions pas que l’accès à l’exposition Wool est compris dans le prix du billet pour le musée : pour ces visiteurs, le petit texte de la brochure sera la seule entrée dans l’oeuvre de l’artiste. D’ailleurs ils ne s’y trompent pas, pendant les quelques minutes passés dans l’esapce consacré à Wool, j’ai pu voir quelques rares personnes parcourir les lieux au pas de course, totalement désorientés face à ce qu’ils voyaient, pressés d’en sortir…
Un texte distribué à l’entrée d’une expo ne devrait jamais être un "texte à la con" rédigé sur un coin de table. Ne rien faire pour que la rencontre ait lieu entre le spectateur et l’oeuvre est toujours désespérant, quelque soit l’oeuvre.
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Christopher Woll, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, jusqu’au 19 août 2012.
"Le Mont Fuji n’existe pas" au Plateau
Toute la difficulté du "Mont Fuji n’existe pas" est qu’il faut réussir à passer outre le discours un peu abscons de la brochure de présentation et des quelques oeuvres de pas-grand-chose parsemées entre les deux pôles magnétiques de la présentation : Hamish Fulton et le collectif japonais The Play. Finalement c’est une sorte d’expo Banane : "à manger par les deux bouts", comme le disait la pub des années 1980.
L’exposition s’ouvre sur une présentation plutôt maline d’une collection de livres d’Hamish Fulton (coll. Nathalie et Christophe Daviet-Théry). L’artiste est connu pour ses balades dont il rend compte au moyen de photographies et/ou de textes et de notes qu’il publie ensuite dans des ouvrages. Ici, les livres sont présentés sur des socles (comme des "vrais" oeuvres d’art) mais le visiteur est invité à les manipuler en revêtant des gants blanc. Ça donne évidemment un aspect un peu solennel à cette partie de l’expo, mais ça replace le livre d’artiste dans son usage : sa manipulation, chose trop rare dans les expositions consacrées à cette forme.
Mais la bonne surprise vient de la découverte du collectif japonais The Play formé en 1967 et qui est encore actif aujourd’hui. Leurs actions — toujours réalisées collectivement — proposent des expériences de construction, de jeu ou des promenades menées en groupe. Ce qui est passionnant avec The Play est la manière dont ils parviennent à réaliser une sorte de land art collectif, ce qui est — à ma connaissance — rare, si ce n’est inédit, du moins dans ces proportions (hormis les escapades des land artistes newyorkais des années 1960, mais qui n’ont rien donné en terme d’oeuvre collective). Le résultat de ces expériences est une série de documentation donnant un aspect baba-cool assez rafraîchissant à l’ensemble.
Une des oeuvre les plus poétiques est sans doute Wandering in the Wind pour laquelle The Play a entrepris de remonter le vent pendant une longue marche de 5 jours du 8 au 16 août 1976. Oeuvre initiatique et absurde qui rappelle le merveilleux roman d’Alain Damasio La Horde du Contrevent…
Une autre série de performances reprend l’idée de la dérive cette fois soumise aux caprices du fleuve. C’est le cas pour Canoe (the Play évide un arbre pour fabriquer à canoë qu’ils mettent ensuite à flot, 1975), IE Play Have a House (Petite maison flottante dans laquelle le groupe va vivre pendant plusieurs jours, 1972) ou The Current of Contemporary Art (dérive à bord d’un radeau en forme de flèche, 1969-2011).
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"Le Mont Fuji n’existe pas"
Le Plateau/Frac Ile-de-France, 7 juin -29 juillet 2012.
Commissaires de l’exposition : Élodie Royer et Yoann Gourmel
Artistes : James Lee Byars, Lenka Clayton et Michael Crowe, Hamish Fulton, Julien Gasc et Bruno Persat, Mark Geffriaud, Chitti Kasemkitvatana, Yuki Kimura, Benoît Maire, Pratchaya Phinthong, The Play, Chloé Quenum, Shimabuku
L’imaginaire science-fictif de Robert Smithson
Article publié originalement dans la revue Marges n°14 "Au delà du Land Art", printemps/été 2012 disponible chez les PUV.
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« Les graines de ce nouvel art se trouvaient dans sa vie, qui, ainsi qu’il l’avait depuis longtemps reconnu, suivait le tracé en spirale d’un tourbillon, ses émotions se déversant avec la hâte d’un ouragan dans le centre déformé d’une existence toujours en mouvement, pour revenir toujours au même point. »
Brian Aldiss, Cryptozoïque, p. 20.
À contre-courant des récits modernes, la vision du futur que semble développer Robert Smithson n’est pas exagérément technologique, il s’agit davantage d’un futur entropique, dont on ne saurait décrire ni une forme stable, ni une inscription historique claire. En d’autres termes, il s’agirait d’un futur post historique et cyclique où se côtoieraient l’humanité actuelle, ses technologies, et les ères préhistoriques ; l’alliance du bulldozer et du T-Rex[1]. Cette vision recoupe donc certaines descriptions proposées par certains auteurs de science-fiction britanniques comme Brian Aldiss ou James G. Ballard. Or, si la parenté entre les œuvres de Smithson et les premiers romans de Ballard a été abondamment étudiée, notamment par Eugenie Tsai[2], en revanche il existe peu d’études consacrées aux liens qu’elles tissent avec les textes d’Aldiss.
S’il est courant de dire qu’une des premières expositions structurées du Land Art new-yorkais s’est tenue sous l’appellation Earthworks — titre semble-t-il emprunté directement au roman éponyme d’Aldiss —, en outre il paraît évident que ce n’est pas ce dernier roman dont semble s’inspirer un artiste comme Smithson, mais bien davantage de Cryptozoïque. On tentera alors de voir dans quelle mesure les œuvres de Robert Smithson et de Brian Aldiss paraissent par moment se recouper pour également nous interroger plus largement sur l’imaginaire science-fictif de Smithson. Bien que la plupart des hypothèses avancées ici s’appuient sur l’étude comparative de l’œuvre plastique de Smithson et l’œuvre littéraire d’Aldiss, il serait abusif de nier l’aspect fortement spéculatif — contenant donc une part relative de subjectivité — des conclusions que nous pourrons en tirer.
Une iconographie science-fictive
On associe régulièrement le Land Art new-yorkais au roman Earthworks[3] et cela jusqu’à sa forme éditoriale en reproduisant la couverture d’époque du roman dans nombre d’ouvrages et d’articles consacrés à cette mouvance artistique des années 1960[4]. De manière quelque peu anecdotique, on pourrait remarquer que la fameuse couverture de l’édition d’Earthworks souvent reproduite n’est pas, a priori, celle que les artistes de l’époque ont eu entre les mains[5]. Mais il est vrai que l’image du visage composé de terre craquelée, photographié en plan serré, semblait a postériori (c’est-à-dire compte tenu d’un certain discours historique formel autour du Land Art comme « style ») être plus en phase avec les ambitions artistiques du Land Art. Précisons que la couverture de l’édition de l’époque présentait un dessin fantastique dans la tradition des couvertures des livres de science-fiction (l’édition américaine reproduisait un paysage ténébreux d’inspiration dalinienne où flottent des yeux autour d’un personnage, alors que la version anglaise proposait un paysage maritime au milieu duquel voguait un chalutier derrière lequel se profilait une forme zombiesque). Mais pour être tout à fait exacte, ces couvertures aux illustrations sciences-fictives paraissent finalement davantage refléter l’environnement iconographique d’un artiste comme Robert Smithson. Pour s’en convaincre, nous pouvons nous reporter à l’iconographie d’articles comme « The Domain of the Great Bear » (co-écrit avec Mel Bochner et paru en 1966 dans Art Voices[6]) ou « Quasi Infinities and the Waning of Space » (Arts Magazine, novembre 1966). Les illustrations accompagnant ces deux articles mêlent imageries scientifiques, œuvres d’art d’autres artistes (Helmut Wimmer, Spigelius, Willem deKooning, Jackson Pollock, Lucas Samaras, etc.) et représentation liées à la science-fiction ou aux catastrophes (villes du futur, bombardement de météorites, dinosaures, le Capitol sous période glacière, etc.). On retrouve cet attrait pour ce genre iconographique dans les œuvres de jeunesse de Robert Smithson comme par exemple la série de dessins consacrée à la Vallée des Suicides (1962) représentant des « homme-arbres » dans une verve surréaliste ou encore des dessins, collages et peintures comme Paris in the Spring (1963), The Tree Dancing Graces (1962), Untitled (Conch Shell Spaceship and World Land Mass) (c. 1961-1963), etc.

couverture de Earthwoks de Brian Aldiss dans l’édition que Smithson dit avoir acheté (édition de Poche).
Suzaan Boettger revient sur la place fantasmée du roman d’Aldiss dans la mythologie du Land Art. Boettger opte pour la piste de la coïncidence entre le terme « Earthwork » utilisé concomitamment par les land-artistes new-yorkais et par l’écrivain britannique : « La nonchalance avec laquelle Smithson mentionne Earthworks d’Aldiss, titre identique à celui qu’il utilise pour une nouvelle forme d’art (earth works) dans un article publié quatre mois plus tôt, suggère une causalité artificielle… Il n’y a aucun doute que lorsque Smithson découvre le Earthworks d’Aldiss, le terme ne provient pas de cet homme[7]. ». Boettger poursuit en décrivant un usage courant du terme « earthworks » en référence aux mégalithes du sud de l’Angleterre ; site très populaire chez les britanniques et que Smithson connaissait probablement compte tenu de ses lectures[8]. Le fait que certains spécialistes français du Land Art aient abusivement insisté sur cette parenté traduirait un « mauvais pli » hexagonal qui voudrait que le titre d’une œuvre puisse en exemplifier le contenu, surtout lorsqu’il s’agit d’une littérature de genre tel que la science-fiction, encore considérée comme un « mauvais genre » destiné principalement aux enfants et aux adolescents et longtemps rangé — comme le déplore Kingsley Amis — dans la vague catégorie de « récit d’imagination[9] ». Hormis quelques études consacrées à la littérature fantastique — au sein de laquelle on prélève quelques auteurs « présentables » comme Jorge Luis Borges, Edgard A. Poe, Franz Kafka, Ray Bradbury (depuis que François Truffaut a adapté Farenheit 451 au cinéma), etc. — les analyses fines des grands textes de science-fiction restent rares dans le domaine français. En effet, le seul travail analytique et historique consacré à la science-fiction est l’œuvre de Jacques Sadoul et date des années 1970[10]. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce que Sadoul ne provienne pas du monde universitaire mais de celui de l’édition comme directeur de collection (chez Opta puis chez J’ai lu, deux éditeurs ayant largement œuvré pour la traduction de romans de science-fiction) et surtout comme anthologiste de la littérature de genre. Hormis quelques coups éditoriaux tenant davantage de l’assujettissement philosophique que de l’analyse scrupuleuse — dont l’ouvrage consacré à la série Matrix dirigé par Alain Badiou reste le modèle creux[11] — ce champ littéraire est largement ignoré par les chercheurs francophones alors même que certains auteurs comme Brian Aldiss s’inscrivent dans une dynamique littéraire proche du nouveau roman. Au-delà de sa pure valeur formelle, la science-fiction (dans ses meilleurs ouvrages) propose des interrogations philosophiques relativement directes comme l’avance Jean-Louis Curtis : « Ce qui compte dans un bon roman de science-fiction, ce n’est, en vérité, ni la science, ni la fiction : c’est l’hypothèse philosophique, — une vue nouvelle sur notre nature, nos pouvoirs, notre place dans l’Univers, notre devenir et nos fins[12]. ». Cette déclaration de Curtis pourrait d’ailleurs être mise en regard de cette citation issue de « Entropy and the New Monuments » (1966) : « Nombre de concepts architecturaux que l’on trouve dans la science-fiction n’ont rien à voir ni avec la science, ni avec la fiction[13] ». Il est tout aussi étonnant qu’Alexander Alberro ne fasse quasiment pas allusion aux ouvrages de science-fiction dans l’article qu’il consacre à la bibliothèque personnelle de Smithson, alors même que de nombreuses recherches sur ce sujet existent dans le champ anglo-américain. Reste donc que notre hypothèse de départ perdure, celle d’une affinité élective entre Smithson et certains récits de science-fiction dont il avait connaissance. Par exemple, l’approche singulière que Smithson développe autour des musées d’histoire naturelle — entre nostalgie enfantine pour la visites de ces lieux et fascination formelle pour leur iconographie — se retrouve à plusieurs reprises chez Brian Aldiss comme dans cet extrait de Cryptozoïque : « Comme il était simple, le monde des livres de classe, comme il ressemblait à la réalité, et combien il en différait ! Ce vieux monde vert et craquant n’avait jamais été aussi fréquenté que le disaient les livres ; et les animaux − pas plus que les hommes − n’avaient jamais coexisté dans une telle félicité. D’ailleurs, Bush n’avait jamais vu un ptérodactyle. Peut-être n’y en avait-il pas beaucoup. Peut-être habitaient-ils dans une autre partie du monde. Ou bien peut-être était-ce seulement un paléontologue imaginatif du dix-neuvième siècle qui avait mal assemblé les os fossilisés d’une créature rampante. Le ptérodactyle pouvait n’être qu’une invention purement victorienne, comme Peter Pan, Alice au Pays des Merveilles et Dracula[14]. ». Ainsi, construction de récit historique (ou préhistorique) et fiction se rejoignent non pas dans leur rapport au réel (les « faits » historiques) mais dans l’imaginaire suscité chez le récepteur.
La Bibliothèque personnelle de Robert Smithson
La liste des ouvrages contenus dans la bibliothèque personnelle de Smithson à sa mort renseigne particulièrement bien sur l’environnement intellectuel de l’artiste. Même si on peut penser que l’artiste n’ait pas lu la totalité des ouvrages disposés dans ses rayonnages, on peut néanmoins supposer qu’il en a lu une grande partie et que, somme toute, s’il ne les a pas lus, il les a acquis sous l’impulsion d’une nécessité qui peut aller de la simple curiosité, de la collecte de matériel pour ses œuvres jusqu’au réel intérêt pour le contenu du livre lui-même. Nécessairement lacunaire, et donc contestable par certains points, cette liste reste pour le moins un élément important : on acceptera donc de la prendre pour ce qu’elle est tout en ayant conscience que les conclusions qu’on pourra en tirer seront surdéterminées par les limitations de ce type de liste.
Peu de temps après la mort brutale de Smithson, Valentin Tatransky, accompagné de Nancy Holt avec qui l’artiste vivait, entreprend de classer ces ouvrages selon plusieurs catégories : Anthropologie et Archéologie (10 volumes) ; Art et Esthétique (109 volumes) ; Ouvrages critiques (100 volumes) ; fiction (354 volumes) ; Histoire, biographies, politique, économie (55 volumes) ; Linguistique (10 volumes) ; Philosophie (109 volumes) ; Psychologie (34 volumes) ; Religion (75 volumes) ; Science (136 volumes) ; Livres de voyage et géographie (34 volumes mentionnés) à quoi il faut ajouter un certain nombre de revues (dont on pourrait ironiquement noter l’absence des grands magazines sur l’art de l’époque[15]) et une collection phonographique éclectique. Dans la notice accompagnant la retranscription de cette liste, Alberro note également l’absence de nombreux ouvrages que l’artiste cite pourtant abondamment dans ses écrits ou dans ses œuvres comme The Cristal World de James G. Ballard (traduit en français par La Forêt de Cristal) et Earthworks de Brian Aldiss, comme pour renforcer l’aspect mythique de ce livre dans le travail de l’artiste.
Si on entre dans le détail de la bibliothèque de Smithson, on observe qu’il possédait 38 romans de science-fiction et 24 numéros de diverses revues de science-fiction[16]. Mais il convient de chercher parmi les autres catégories organisées par Tatransky, pour y débusquer des volumes pouvant également être rapprochés de la science-fiction, soit en raison de leurs thématiques, soit parce que leur auteur est liée à l’histoire de la science-fiction. Par exemple, parmi les 55 recueils « historiques », on ne discerne pas moins de 16 ouvrages ayant trait aux thèmes apocalyptiques (fin de civilisation, civilisations perdues, etc.) ou/et relevant d’une historiographie « bis », on trouve même un essai de Robert Silverberg (Lost Cities and Vanished Civilizations) auteur bien connu de science-fiction. Le constat est assez identique dans les autres catégories organisées par Tatransky : ainsi, parmi les 10 ouvrages de « linguistique » on en relève 2 consacrés à des langues disparues ; en « psychologie », 5 livres de C. G. Jung connu pour son approche mystique de la psychanalyse ; la catégorie « science » comporte au moins 4 titres en rapport avec la science-fiction (dont deux livres de vulgarisation d’Isaac Asimov (The Bloodstream : River of Life et The Moon) ; Dianetics, The Evolution if a Science (scientology) de Ron L. Hubbard et The History of Atlantis de Lewis Spence) auxquels il faut probablement ajouter les 4 volumes consacrés aux dinosaures (thème encore largement lié à celui du cataclysme et du fantastique dans les années 1960). Enfin dans la catégorie « Livres de voyages » pas moins de 6 ouvrages sont consacrés à des sites détruits (villes fantômes, sites désertés, etc.) ou à l’Atlantide. On remarque également une grande part de livres traitant de près ou de loin du décryptage de la structure du monde qui nous entoure, qu’il s’agisse de théories mathématiques (16 volumes), de géologie et géographie (35 volumes auxquels il faut ajouter des guides lithophile). Pour être tout à fait complet, il faudrait probablement ajouter à cette liste les romans ayant, entre autres choses, pour objet une interrogation sur la forme même du récit comme les nombreux livres de Samuel Beckett (auteur qui devait particulièrement intéresser Smithson si on en juge par les nombreux ouvrages et revues critiques consacrés à l’auteur que l’artiste possédait), mais aussi de Borges, William Burroughs, Michel Butor, Lewis Carroll, Stéphane Mallarmé, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, etc.
Compte tenu de l’environnement intellectuel (principalement livresque et dont nous connaissons en partie le contenu) de Smithson, il y a fort à parier que l’imaginaire de l’artiste s’articulait davantage autour d’un corpus hétéroclite — mêlant philosophie occidentale, littérature, sciences mais également spiritualité, science-fiction, légendes, etc. — un peu à l’image de ce que proposait en France à la même époque une revue comme Planète[17]. Si on ne parvient pas vraiment à saisir les conclusions que Smithson tirait de ces lectures — hormis dans les quelques textes où certaines de ces références apparaissent clairement —, en revanche on peut imaginer que la curiosité de l’artiste recoupait les thématiques de la revue Planète. Il faut probablement retenir que, contrairement à nombre de ses confrères, Smithson n’hésitait pas à explorer des pistes alternatives en ne se limitant pas à la pensée continentale, aux French Studdies alors en vogue à New-York. Si, compte tenu de la relative brièveté de la période de production de Smithson il est difficile de prédire ce que son œuvre aurait donné par la suite, on peut néanmoins poser l’hypothèse d’un intérêt soutenu non seulement pour la science-fiction mais également pour un réalisme fantastique tel que défendu par Planète.
Toutefois, l’aspect anecdotique de la citation d’Aldiss par Smithson semble s’arrêter sur ce point. Car, comme nous le verrons, si les thématiques développées dans Earthworks sont relativement éloignées des préoccupations de Smithson (hormis celle du « monde perdu » qui reste un des thème central de l’œuvre de Smithson), en revanche les préoccupations développées dans d’autres romans et nouvelles de Brian Aldiss — et présents dans la liste établie par Tatransky — semblent davantage correspondre aux préoccupations de l’artiste : théories du temps, astronomie, géologie, interrogation sur l’idée de nature, linguistique et théories du langage, théories mathématiques, etc.
Pour ce qui est du fond, l’importance accordée à Earthworks dans le récit de la mouvance Land Art new-yorkaise incite à penser que peu de commentateurs ont pris le temps de lire les romans d’Aldiss[18]. Ainsi, il convient de revenir sur le roman Earthworks afin de comprendre que les réelles influences de Smithson (et peut-être aussi de ses condisciples) est davantage à rechercher du côté d’un autre roman d’Aldiss publié à quelques années d’écart : Cryptozoïque.

Richard Powers, The Voices of Time over art (1966); Robert Smithson, Conch Shell Spaceship and Word Land Mass (c. 1961-63) (Rapprochement réalisé sur le blog Star Wars Modern)
Earthworks et Cryptozoïque
Campé dans un univers futuriste postindustriel aux allures moyenâgeuses, Earthworks narre les aventures de Knowle Noland, ancien esclave ayant obtenu son affranchissement (il est capitaine d’un navire de fret) en dénonçant un réseau de résistants (« les voyageurs »). En cette période, l’Occident a perdu sa domination sur le monde et c’est en Afrique que désormais tout se joue. Une partie de la population est réduite à l’état d’esclavage et travaille dans d’immenses exploitations agricoles gardées par des geôliers spécialement brutaux, climat rappelant l’univers concentrationnaire. Durant tout le roman, Knowle Noland va se débattre avec une paranoïa protéiforme qui lui fait voir une « forme », une histoire d’amour épistolaire vécue par procuration (une liasse de lettres d’amour trouvées sur un cadavre repêché en mer), et des intrigues géopolitiques assez basiques (une sorte de Yalta du futur qui se tiendrait entre nations totalitaires) dont le héros ne parvient jamais à comprendre tout à fait les enjeux. Au delà de la personnalité peu reluisante de son personnage principal, Aldiss a tout de même doté ce dernier d’une capacité particulièrement peu répandue dans ce futur : la maîtrise de la lecture. Le roman d’Aldiss est composé de nombreux flashbacks qui permettraient de retranscrire le désordre mental du protagoniste. Si on met de côté la construction du roman lui-même, c’est-à-dire les flashbacks — procédé narratif assez courant dans la littérature de science-fiction, et qui pourrait faire penser au concept d’entropie notamment développé par Smithson —, il semble difficile de tracer une parenté entre le roman et les ambitions du Land Art.
Cryptozoïque narre quant à lui les aventures d’un artiste vieux garçon et misanthrope dénommé Edward Bush. Bush est envoyé dans le passé par l’institut Wenlock pour réaliser des « assemblages spatio-cinétiques[19] » (« ASC ») et les ramener dans le présent en 2093. L’artiste a été sélectionné en raison de ses aptitudes pour les voyages dans le temps et sa bonne résistance à la drogue (le CSD[20]) qui permet ces périples temporels baptisés « dérives mentales[21] ». Dans Cryptozoïque, ce sont les aptitudes psychiques individuelles qui offrent des possibilités plus ou moins grandes de voyager dans le temps, et plus on a de grandes capacités, plus on peut voyager à proximité du présent (la limite de dérivation temporaire de Bush est 1910) : « Si tu penses à l’univers spatio-temporel comme à une gigantesque pente de l’entropie dans laquelle le présent réel se trouverait toujours au point où l’énergie est la plus élevée et le passé au point de plus basse énergie, alors, de toute évidence aussitôt que nos esprits sont libérés du temps qui passe ils retournent en arrière vers ce point d’énergie minimale, et plus nous nous rapprochons du point le plus élevé, plus le voyage est difficile[22]. ». Presque tout le monde peut donc faire du tourisme temporel dans la préhistoire, mais les périodes modernes sont réservées aux plus aguerris. Lorsque Bush revient d’une mission de deux ans (mission qu’il a prolongée sans en référer à sa hiérarchie), le régime politique a changé et le Général Bold a pris le pouvoir appuyé par Wenlock (théoricien du temps). Ce nouveau régime va à son tour engager Bush non plus pour ses talents artistiques, mais pour aller, dans le passé proche, assassiner un opposant qui a développé une nouvelle théorie sur le temps (le professeur Silverstone). Au lieu d’en tirer des conclusions politiques, Bush y voit une opportunité artistique : « Il comprenait qu’il était moins un artiste qu’un dériveur mental, le premier d’une nouvelle race dont tout le métier serait la dérive. Il comprit qu’il préférerait mourir que de perdre cette liberté sauvage ; et, comme un corollaire à cette découverte, il perçut qu’en interprétant sa personnalité selon ces nouvelles bases, il pourrait enfin parvenir à une nouvelle forme d’art, une nouvelle Zeitgeist schizophrénique[23]. ». Bush finit par trouver Silverstone qui lui révèle sa théorie révolutionnaire avant de mourir : la théorie de « l’inversion temporelle » (idée que le temps se déroulerait en fait à rebours de notre mort vers notre naissance impliquant une théorie de l’Historie radicalement bouleversée). Bush retourne alors dans le présent afin de diffuser la théorie de Silverstone, ce qui lui vaudra d’être interné pour folie.
Plusieurs éléments dans Cryptozoïque font penser à des idées développées dans les œuvres de Robert Smithson. Tout d’abord, on peut relever certains éléments terminologiques empruntés à Aldiss comme quelques titres de chapitres de Cryptozoïques : « A Bed in the Old Red Sandstone » (Livre 1, premier chapitre), « Up the Entropy Slope » (Livre 1, deuxième chapitre) ou encore « On the Decrepit Margins of Time » (Livre 2, cinquième chapitre). Il faut par ailleurs noter que les emprunts de Smithson aux titres de livres pour les adapter à ses œuvres est une pratique relativement courante chez l’artiste. Le plus connu d’entre eux est probablement Incident of Mirror-Travel in the Yucatan (1969) dont le titre fait directement référence à Incidents of Travel In Yucatan ouvrage publié en 1843 par John L. Stephens, récit d’exploration très populaire aux Etats-Unis ayant fait découvrir au grand public les cités perdues Maya (la vision de l’archéologie aventurière développée dans les volumes de John L. Stephens — et largement illustrée par les gravures de son collaborateur Frederick Catherwood — est tellement inscrite dans l’imaginaire américain qu’on en retrouve de nombreuses traces dans des films hollywoodiens jusqu’à récemment avec la saga Indiana Jones de Steven Spielberg). On retrouve d’ailleurs dans la liste de la bibliothèque de Smithson un exemplaire d’Incident of Travel In Yucatan[24]. Dans une verve davantage parodique, on retrouve le registre citationnel dans « A Tour of the Monuments of Passaic, New Jersey » (1967) — récit dans lequel Smithson reprends les structure et certains aspects des guides de voyage traditionnels afin de décrire Passaic, ville sans intérêt particulier de la grande banlieue de New York — ou encore dans la conférence « Hotel Palenque », prononcée en 1969, où l’artiste accorde une attention démesurée à un édifice a priori anodin[25].
The medium is the mummy
Dans les œuvres et les écrits de Robert Smithson, on relève à plusieurs reprises une volonté de décrypter le code du monde, idée également présente dans de nombreux romans de science-fiction et notamment chez James G. Ballard ou Brian Aldiss. Les romans de ces deux auteurs britanniques des années 1960 se différencient des romans d’auteurs actuels dans leur approche du décryptage du code du monde (qui reste un des thèmes récurrents de la science-fiction). Pour nombre d’auteurs récents, l’impossibilité de connaitre « réellement » le monde est sciemment orchestrée par un « pouvoir » omniprésent et omnipotent, c’est ce qu’on appelle la théorie du complot qui voudrait que la vérité nous soit cachée. Dans une grande partie de la science-fiction britannique des années 1960, ce n’est pas le pouvoir qui nous cache la vérité, mais simplement nos limitations humaines qui nous empêchent d’y accéder. Smithson fait d’ailleurs part de ce genre de questionnement dans un texte inédit écrit en 1966-67: « The Artist As Site-Seer; Or, a Dintorphic Essay[26] » : « Pour eux [James G. Ballard, Jorges Luis Borges, Roland Barthes et Tony Smith], l’environnement est codé en unités exactes et ordonnées, de telle sorte qu’étant préalable à toute théorie raisonnable ; dès lors, ce codage se situe avant le naturalisme, la science physique, la psychologie et la métaphysique. Un exemple de ce codage environnemental est Stonehenge[27]. ». On rencontre à nouveau cette idée dans Cryptozoïque. Chez Aldiss, la fin du monde est programmée contrairement aux causalités traditionnelles de la fin du monde amorcée par des événements contingents (depuis l’accumulation des péchés dans les religions du Livre jusqu’aux pollutions, cataclysmes nucléaires, invasions extraterrestres, etc de nombre de récits de science-fiction) plus ou moins imputables à l’homme. Cette fin programmée ne découle pas d’une quelconque volonté supérieure, mais de la structure même du temps. Ainsi, la main invisible traditionnellement considérée comme agissante sur les comportements humains est substituée à un pur mécanisme, c’est-à-dire un élément codé en quelque sorte.
Dans « The Artist As Site-Seer; Or, a Dintorphic Essay », Smithson développe l’idée de « machines pensantes » qui pourraient établir un lien entre les ordinateurs de l’époque et les constructions énigmatiques de l’Egypte ancienne — comparaison qui vaut à Smithson l’évocation d’une « momie électrique » portant l’artiste au jeu de mot parodiant Marshall McLuhan : « the medium is the mummy[28] ». La volonté de fouiller le code se retrouve également dans « Art Through the Camera Eye » (1971-1972) dans lequel l’artiste revient sur son expérimentation de la photographie pour son travail plastique ainsi les rapports entretenus par les artistes de son temps avec la caméra ou l’appareil photo. Une des hypothèses de Smithson étant que l’appareil photo peut être vu lui aussi comme une « machine pensante » qu’il décrit assez ironiquement comme étant capable de capturer le monde tout en étant — contrairement aux artistes — dénué de tout égo : « Les appareils photo ont leur propre vie. Ils sont des yeux mécaniques indifférents, prêts à tout dévorer sur leur passage [...] Il n’est pas difficile d’imaginer un Appareil Photo Infini sans égo[29]. ». Dans la suite du texte, Smithson décrit non sans humour ses rapports avec son Kodak Instamatic qu’il suspecte d’une vie autonome.
On retrouve dans de nombreuses œuvres de Smithson cette volonté de fouiller le code de la nature afin de tenter d’en retranscrire l’organisation interne. C’est le cas du dessin The Heap of Language (1966) où l’artiste organise son texte en pyramide sur du papier quadrillé. L’artiste reprend ainsi de manière formelle l’idée de la construction du langage (comme une pyramide) qui laisserait la porte ouverte à la métaphore ou aux lectures cryptées (on pourrait imaginer qu’un autre texte apparaîtrait si on décidait de le lire selon la pente de la pyramide par exemple). La graduation reportée en haut de la page laisserait d’ailleurs penser qu’il y aurait un code à décrypter pour lire « réellement » ce texte. Ce processus de lecture multiple et combinée se retrouve également dans quelques articles cité plus haut et publiés par Smithson où l’artiste a porté un soin particulier à l’accompagnement iconographique. Les images ainsi convoquées par Smithson ne le sont pas nécessairement pour illustrer son propos, mais elles font office de deuxième texte comme pour pousser le lecteur à se construire en third mind, principe cher aux expérimentations littéraires de William Burroughs et Brion Gysin. C’est notamment le cas de « Quasi-Infinities and The Waning of Space » où l’iconographie remplace les traditionnelles notes de bas de page, usage méta-textuel que Smithson pousse jusqu’à l’absurde.
En partant de l’hypothèse développée plus haut, il devient possible d’envisager certains textes et œuvres de Robert Smithson sous l’angle d’une tentative de décryptage (ou de nouveau cryptage) d’un code (notamment celui de la nature des choses), soit comme une manière de proposer des systèmes autonomes et relativement clos. Cette volonté, où du moins ce qu’il en transparaitre, recoupe les préoccupations d’auteurs de science-fiction. Il est également intéressant de voir la manière dont — en ouvrant son imaginaire aux lmittératures bis — Smithson a ouvert la voie à certains artistes contemporains traitant des sciences de manière « décalée ». On pense par exemple à Laurent Grasso qui propose une exégèse singulière des recherches de Tesla ou encore à Gilles Barbier qui considère l’œuvre de l’auteur de science-fiction Greg Egan (La Cité des Permutants) comme la base de son travail conceptuel au même titre que les textes de Nelson Goodman[30]. Reste à envisager la manière dont l’imaginaire science-fictif de Robert Smithson s’émancipe de son initiateur : « Tout l’espace-temps commençait à déborder de sentiments humains. Il eut une brève pensée pour Monet. Le brave vieux avait eu raison de se consacrer aux nymphéas ; ils pouvaient bien recouvrir les étangs, on ne les avait jamais pris à envahir la berge et les arbres voisins[31]. »

Smithson at the site of Spiral Jetty (1970), Great Salt Lake, Utah, April 1970. Photographed by Gianfranco Gorgoni.
[1] C’est notamment ce qu’avance l’écrivain Jim Ruland, « Robert Smithson’s Time machine », Salt Flats Annual, n°2, 2007, p. 103.
[2] Notamment dans Eugenie Tsai, « The Sci-Fi Connection : The I.G, J.G. Ballard, and Robert Smithson », Edward Leffingwell sld, Modern Dreams, The Rise and Fall and Rise of Pop, Cambridge (Mass)/ Londres, MIT Pres, 1988, p. 71-76.
[3] J’ai choisi de conserver le titre original Earthworks pour désigner le livre d’Aldiss au lieu de sa traduction française qui me paraît fautive (Terrassement). En revanche, l’ensemble des citations sont issues de la traduction française (Brian W. Aldiss, Terrassement, trad. D. Abonyi, Paris, Calmann-Lévy, 1977), excepté lorsque je ferai référence aux termes anglais à des fins comparatives.
[4] Un des ouvrages de référence sur le sujet (Gilles A. Tiberghien, Land Art, Paris, Carré, 1995) procède lui aussi de cette manière (p. 9).
[5] Je remercie Serge Paul qui m’a fait part d’un débat préexistant au sujet de la couverture du roman d’Aldiss (notamment autour d’un article de Suzaan Boettger « Earthwards: Robert Smithson and Art After Babel », Art Journal, été 1996) ainsi que les précieuses informations transmises par l’Observatoire du Land Art et Marc de Verneuil.
[6] Robert Smithson, The Collected Writings, Bekerley/Los Angeles/Londres,University ofCalifornia Press, 1996. p. 26-33.
[7] Suzaan Boettger, Earthworks. Art and landscape of the sixties, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California Press, 2002, p. 61.
[8] Voir la liste dressée par Valentin Tatransky (Eugenie Tsai et Cornelia Butler (sld), Robert Smithson, Bekerley/Los Angeles/ Londres, Moca/University of California Press, 2004, p. 249-263).
[9] Kingsley Amis, L’Univers de la science-fiction (1960), trad. E. Gille, Paris, Petite Bibliothèque Payot,1962 , p. 27-28. Même si l’essai d’Amis date des années 1960, la réception de la SF en France reste en grande partie inchangée contrairement à l’intérêt qui lui est porté par les cultural studies nord-américaines.
[10] Jacques Sadoul, Histoire de la science-fiction moderne, Paris, Albin Michel, 2 Tomes, 1973.
[11] Alain Badiou (sld), Matrix : une machine philosophique, Paris, Ellipses, Hors Collection, 2003.
[12] Préface de Jean-Louis Curtis dans Kingsley Amis, op. cit. (1960), p. 9.
[13] Robert Smithson, « Entropy and the New Monument » (1966), Collected Writings, op. cit, p. 10.
[14] Brian Aldiss, Cryptozoïque, op. cit., p. 63.
[15] Alexander Alberro, « The Catalogue of Robert Smithson’s Library », Eugenie Tsai et Cornelia Butler (sld), Robert Smithson, Bekerley/Los Angeles/ Londres, Moca/University of California Press, 2004, p. 245.
[16] La diffusions de la littérature science-fictive a longtemps été assurée par les revues, depuis ses débuts avec les Dime Novels et les Pulps dans les années 1910, puis à travers des titres restés célèbres comme Amazing Stories, Astounding Stories ou bien plus tard Galaxie et Fiction en France.
[17] Planète est une revue bimestrielle créée par Jacques Bergier et Louis Pauwels qui parait entre 1961 et 1971 et mêlait vulgarisation scientifique, ésotérisme, futurologie et science fiction. Très éclectique, Planète connut un certain succès et publia des textes d’auteurs très variés dont un certain nombre se retrouvent dans la bibliothèque de Smithson (voir liste détaillée des auteurs et des articles publiés dans Planète : Grégory Gutierez, Le Discours du réalisme fantastique : la revue Planète, Maitrise de Lettres Modernes, Paris IV, 1998, p. 99-116). Je précise, qu’à ma connaissance, Smithson n’a pas consulté de revue de ce genre (dont j’ignore l’existence en langue anglaise).
[18] Il existe de nombreuses approximations quand au contenu de Earthworks et de Cryptozoïque dans le champ francophone. On peut lire notamment chez plusieurs auteurs que Smithson s’inspire largement de la nouvelle « Up the Entropy Slote » de Brian Aldiss alors que ce texte n’est ni un roman, ni une nouvelle, mais du deuxième chapitre de Cryptozoïque.
[19] « Spatial-kinetic groupage » dans la version originale.
[20] Le traducteur de l’édition française a conservé le terme CSD probablement parce que la référence au LSD, auquel renvoit probablement l’acronyme, est relativement explicite (d’autant plus que le « C » de CSD n’est jamais explicité par Aldiss).
[21] « Mind travel ».
[22] Brian Aldiss, Cryptozoïque, op. cit., p. 41.
[23] ibid., p. 92,
[24] Eugenie Tsai et Cornelia Butler (sld), Robert Smithson, Bekerley/Los Angeles/ Londres, Moca/University of California Press, 2004, p. 249.
[25] « Hotel Palenque » (1969), repris dans Parkett, n° 43, 1995, p. 117-132. Pour une étude approfondie de cette conférence, voir l’article d’Anne-Françoise Penders dans ce même numéro de Marges.
[26] Robert Smithson, « The Artist As Site-Seer; Or, a Dintorphic Essay », The Collected Writings, op. cit., p. 340-345.
[27] ibid., p. 340.
[28] ibid., p.342,
[29] « Art Through the Camera Eye » (1971-1972), Collected Writings, op. cit., p.372
[30] « Gilles Barbier : Le Monde est une tongue. Entretiens avec Richard Leydier » , ArtPress, n°368, juin 2010. p. 30-31,
[31] Brian Aldiss, Cryptozoïque, op. cit., p. 53.
Du temps où Daniel Buren maltraitait le cadavre d’Yves Klein.
Je profite de la Monumenta consacrée à Daniel Buren pour publier ce texte déjà publié en 1983 dans Artpress. C’est un document assez intéressant de la part d’un artiste alors en voie d’institutionnalisation (ce qui se produira au milieu des années 1980). Les jeunes artistes actuels pourront sans doute remplacer le nom "Yves Klein" par "Daniel Buren" et faire de ce texte le leur !
Un grand merci à Edouard Rolland pour m’avoir fait découvrir ce texte lors de son intervention à la journée d’étude de Rennes (sld Simon Daniellou et Ophélie Naessens, 10 mai 2012). Et pour lire l’analyse d’Edouard, il faudra attendre la publication (prochaine) des actes de cette journée d’étude…
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Daniel Buren, « Les outils d’Yves Klein ».Réflexions sur l’œuvre d’Yves Klein à la demande de Art Press dans Art Press, Paris, février 1983, p. 13, 2 illustrations.
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« Vous me demandez quelques réflexions sur l’œuvre d’Yves Klein.
En voici quelques-unes, à l’emporte-pièce.
Ce qui m’a toujours frappé à chaque exposition-rétrospective que j’ai pu voir du travail d’Yves Klein, et ce, quel que soit le « truc » utilisé (peintures avec la pluie, avec le vent, le feu…), c’est comment finalement surgit toujours une peinture qui se rapproche formellement de ce qui se faisait alors dans l’Ecole de Paris des années 50. C’est comme si, quel que soit le moyen utilisé, on en arrivait inéluctablement à la même fin, en l’occurrence le goût esthétique du jour : la peinture abstraite lyrique, le tachisme. On peut alors se poser la question de la nécessité d’utiliser ces « outils » s’ils n’impliquent pas un résultat plus spécifique.
A moins qu’avec quelques autres, Yves Klein ait voulu faire la démonstration aux peintres que les « outils » de la peinture ne se restreignaient pas exclusivement aux pinceaux. Certains de ces outils sont d’ailleurs plus ou moins discutables comme par exemple l’emploi des femmes-pinceaux qui ne laissent d’elles que des empreintes tronquées, tachisme figuratif. Je pense qu’il vaut mieux passer sur le mysticisme de Klein qui n’a pour moi strictement aucun intérêt et sur la mégalomanie — tare très répandue dans le milieu — qui lui fit croire qu’un certain bleu lui appartenait !
Il a cru également — et fait croire à d’autres — que faire une exposition sans accrocher de tableaux et en repeignant la galerie en blanc, était faire l’exposition du vide. C’est bien là une croyance typique de peintre qui pense qu’aussitôt qu’un espace est vide de tableaux (ou d’objets), celui-ci « montre » le vide. C’est oublier qu’une salle « vide » est pleine de murs, d’un plafond, d’un plancher, de portes, de fenêtres, sans parler de la couleur de ce volume. Un mur sans tableau n’est pas un mur vide mais un mur plein de lui-même, de même pour un espace vide. Si, par contre, Klein a voulu nous montrer l’espace de la galerie comme espace signifiant c’est alors, et pour le moins, toute sa terminologie qui est fausse.
Quant aux « travaux » sur l’immatérialité visualisée par des certificats d’authenticité et autres photographies, ils sont une caricature non critique de la façon dont le système capitaliste fonctionne dans ses ressorts les plus profonds, c’est-à-dire : échange de biens qu’on ne voit jamais que par le truchement de papiers signés. Plus intéressante me semble la période des monochromes. C’est-à-dire quelques peintures originales uniformément rouges, vertes ou bleues (j’élimine de cette période tous les travaux uniformément recouverts de bleu, éponges, torses etc., ou d’or qui, en fait de monochromes, sont des camaïeux).
Les peintures monochromes ont l’avantage de rompre totalement avec le tachisme ambiant et de poser un véritable problème plastique. Ce problème d’ailleurs ne lui appartient pas en propre car, outre quelques essais précédemment effectués par Rauschenberg, il ne faudrait surtout pas oublier les monochromes blancs de son contemporain Piero Manzoni. Il me semblerait que tous les efforts de Klein, toute l’énergie mise dans les moyens, en fait anecdotiques, pour se débarrasser des outils classiques de la peinture en les remplaçant par d’autres, n’aient produit finalement que des peintures traditionnelles et dénuées d’invention, alors que lorsqu’il aborda la peinture « au plus près », il atteignit l’un des moments de véritables questionnement de la peinture occidentale, questionnement accentué à la même époque, et autrement, par Manzoni et à partir duquel beaucoup de problème se sont posés différemment. »[1]
[1] Daniel Buren, « Les outils d’Yves Klein » (1983) dans Les Ecrits (1965-1990), tome II: 1977-1983, textes réunis et présentés par Jean-Marc Poinsot, capcMusée d’art contemporain de Bordeaux, Bordeaux, 1991, p. 407-408.
Triennale du Palais de Tokyo : Intense Proximité ?
Cette histoire de triennale avait assez mal commencé. Initié en 2006 par le Premier Ministre d’alors, l’évènement — qui s’appelait encore La Force de l’art — devait servir à se construire une stature culturelle à un Dominique de Villepin lorgnant du côté de l’Elysée. Le but était de défendre un art "made in France". Les deux premières éditions se sont tenues au Grand Palais et, à vrai dire, n’ont laissé un souvenir impérissable à personne.
Confiée à Okwui Enwezor et signant la réouverture du Palais de Tokyo, l’édition 2012 de la Triennale était très attendue. Enwezor est connu pour ses textes engagés et une réflexion solide liée aux théories postcoloniales, notamment publiée dans sa revue Nka… c’est dire l’amplitude du grand écart avec les précédentes éditions de la Triennale !
Alors comment rater une expo organisée par un commissaire d’exposition passionnant, de très bonnes pièces (Thomas Struth, Julien Salaud, Camille Henrot, Abdel Abdessemed, etc.) et un lieu grandiose ? C’est simple : oublier que le public existe !
Le problème principal d’Intense Proximité (outre ce titre grotesque!) est qu’il est impossible au visiteur de comprendre ce qu’il s’y joue : les seules informations offertes au visiteur se limitent — dans le meilleur des cas — aux cartels des œuvres. Les textes explicatifs qui devaient initialement accompagner les œuvres ont finalement disparu pour ne figurer que dans le fascicule de l’exposition (vendu 10 euros) ! C’est d’autant plus dommage que les expositions d’Enwezor ont une portée politique forte qui se mure hélas ici dans un mutisme gênant par l’absence de médiation.
Ainsi comme l’affirme André Rouillé dans son édito n°388 : "Il s’agit là d’une erreur curatoriale grave dans laquelle succombent aujourd’hui de nombreuses expositions d’art contemporain, et à laquelle n’échappe pas La Triennale 2012. Tout se passe en effet comme si les curateurs surestimaient la part visible des œuvres au point de croire possible de les dissocier, sur les cimaises, de leur part discursive; au point de suspendre ainsi les œuvres dans le vide de l’a-signifiance en les privant du socle verbal et conceptuel sur lequel elles, et leur agencement en exposition, prendraient sens; au point de traiter les œuvres contemporaines, toujours éminemment conceptuelles et processuelles, et de concevoir des expositions, toujours plus théoriques, à la manière d’antan où le beau se croyait sans concept…"
Alors comme on n’entrave que pouic à l‘Intense Proximité, on se rabat naturellement sur le lieu lui-même, et il faut dire que le réaménagement du Palais de Tokyo vaut le détour. On ne peut qu’être fasciné par l’aspect grandiose de la "rénovation" des lieux. Le plus spectaculaire reste le sous-sol du musée laissé à l’état brut, décloisonné, donnant une impression post-apocalyptique saisissante. Ici, les cartels ont quasiment disparu, les espaces sont immenses, labyrinthiques, les projections semblent tourner à vide : on se croirait dans un roman de Maurice Dantec, quelque part entre Sarajevo et Dagobah . Les salles de projection de l’ancienne cinémathèque ont été conservées, mais les sièges ont disparu au profit de poufs rectangulaires minimalistes. Peut-être est-ce là la véritable surprise de cette réouverture !

















































