art et politique

thomas Hirschhorn au Palais de Tokyo

hirschhorn palais de tokyo pneu1

Il y a quelques années, dans l’Artiste opportuniste[1], j’avais tenté une description un peu vacharde du processus d’apparition et du fonctionnement des œuvres de Thomas Hirschhorn. J’évoquais la posture de l’artiste dont je n’arrivais pas à déterminer s’il s’agissait de naïveté ou de démagogie — voire de cynisme —, de réelles réflexions sur les auteurs qu’il convoquait dans ses pièces ou d’une célébration béate lourdement appuyée. Je pensais que les grandes kermesses hirschhorniennes n’étaient que des cafés philos arty destinés à ceux qui n’iront jamais — par snobisme — dans ce genre de lieu. Sans toutefois bouleverser mon approche des activités d’Hirschhorn — je reste notamment assez perplexe lorsqu’il parle de politique et de social —, l’exposition du Palais de Tokyo m’a permis de réviser certaines opinions que j’avais sur le travail de l’artiste.

« Flamme Eternelle » occupe une partie du sous-sol du Palais de TokyoHirschhorn organise une sorte de MJC cloisonnée par des murs de pneus. On y trouve des chaises, des fauteuils customisés à la mode Hirschhorn, des pancartes en carton aux textes inachevés et des blocs de polystyrène destinés à être sculptés. Au détour d’un tas de pneus surgissent une bibliothèque et un salon de lecture ; plus loin, une salle informatique où on peut imprimer tout ce qu’on veut. Des banquettes customisées sont disposées devant des écrans équipés de lecteurs dvd où le visiteur est invité à visionner des films ; puis apparait une salle de rédaction où se construit le journal de l’exposition photocopié au jour le jour. Le parcours est ponctué d’agoras au centre desquelles brule une flamme où des écrivains, des philosophes, des musiciens, etc., interviennent. L’artiste revendique le fait qu’il n’y ait aucune programmation communiquée à l’avance, c’est pour lui ce qui fait la différence entre art et animation cultuelle. Je reste pour ma part dubitatif face à cette absence de programme qui semble un moyen pour Hirschhorn d’être le seul à occuper l’affiche. Dans ce dispositif, le bar est central et propose des consommations à des prix imbattables pour le quartier (les cafés à 1 euro et les bières à 2 !). Tout est là pour favoriser « l’être ensemble » cher aux politiques culturelles participatives tellement en vogue. Partout s’affiche la signature visuelle de l’artiste (scotche marron et carton) histoire de rappeler qui est le patron. Bref, typiquement le genre d’exposition pastorale (au sens théologique du terme !) que j’ai tendance à fuir.

salle de rédaction

salle de rédaction

salle dvd

salle dvd

Tout juste arrivé dans le labyrinthe de pneus, je croise l’artiste qui se prépare à parler avec un groupe de collégiens. Le groupe prend place autour de la flamme de l’agora. Hirschhorn se place parmi eux et engage la discussion. Les collégiens commencent à lui poser tout un tas de questions sur ce qu’est l’art, ce qu’est un artiste, sur son engagement, la manière dont il travaille, etc. Hirschhorn y répond avec cet austère accent suisse qui trahit malgré tout une certaine gourmandise face à cet exercice qu’il a probablement répété des centaines de fois, un peu comme une générosité qui n’ose par vraiment s’exprimer. Premier choc, il leur dit qu’il y a toujours un risque que les choses échouent, mais que ce n’est pas grave. Un collégien lui demande s’il planifie ses œuvres et l’interroge sur la manière dont il pense ses installations. Hirschhorn répond : « Tout est réfléchi dans mon travail, mais pas ses conséquences. Je peux expliquer tout ce que je fais, mais j’agis « sans tête » [il répète cette expression à plusieurs reprises]. ». Ce qui m’a marqué, lors de cet échange est l’impression qu’il se passait quelque chose chez ces jeunes gens, qu’ils comprenaient quelque chose de la figure de l’artiste et de ce que l’art offre comme possibilité de recombiner le réel selon ses envies, ses aspirations et ses révoltes. Alors, même si le dispositif d’Hirschhorn est trop littéral lorsqu’il raconte qu’il faut entretenir « la flamme » (de la connaissance, de l’amitié, de la discussion, etc.) assis devant une « vraie » flamme ; même si la mégalomanie de l’artiste transpire par tous les pores de l’exposition ; même si l’instrumentalisation des intervenants et du public pose question… je ne peux m’empêcher de penser que l’énergie qu’a communiquée Thomas Hirschhorn, ce jour-là, à ce public de collégiens est probablement une des choses les plus précieuses qui soit.

Hirschhorn parle aux collégiens

Hirschhorn parle aux collégiens

hirschhorn agora2

 

"entretenir la flamme ! "

« entretenir la flamme ! « 

hirschhorn palais de tokyo

hirschhorn palais de tokyo2

[1] Maxence Alcalde, L’Artiste Opportuniste. Entre posture et transgression, Paris, L’Harmattan, coll. Art en Bref, 2011, p. 66-67.

« Entrelacs » d’Ai Weiwei est-elle (déjà) la pire expo de 2012 ?

Rappelez-vous, le Power 100 d’Art Review nous l’avait annoncé il y a quelques mois : Ai Weiwei est la personnalité la plus importante du monde de l’art pour 2011. La messe est dite ! A tout seigneur, tous honneurs, il était normal qu’un grand musée français lui consacre une exposition.

« Entrelacs » — titre évoquant la « complexité du personnage et sa manière d’être constamment en relation avec le monde » (dixit le communiqué de presse !) — s’ouvre sur une série de photographies rendant compte des bouleversements urbains liés à la construction du stade — le fameux « Nid d’oiseau » — et de l’aéroport de Pékin. L’exposition se distribue ensuite selon deux axes : le premier relatant les années new-yorkaises de l’artiste et le second autour du rapport de l’artiste avec le pouvoir en général. Durant ses années new-yorkaises Weiwei réalise des photos sans grand intérêt de ses amis artistes, la plupart du temps en noir et blanc. Ce n’est que bien plus tard (2009-2010) que l’artiste se mettra à faire des images par téléphone portable (Cell Phone Photographs), photographies à l’intérêt tout aussi relatif. Dans la seconde partie de l’expo, on peut voir quelques uns des travaux qui ont rendu Weiwei célèbre comme Dropping a Han Dynasty Urn (1995), Study of Perspective (1995-2010) ou Fairytale (2007). Si en 2007, on avait pu être intrigué par la portée politique d’une œuvre comme Fairytale — pour laquelle Weiwei était parvenu à faire venir 1001 Chinois pour travailler à Kassel — en revanche, l’accumulation de toutes les actions de l’artiste finit par dévoiler le système Weiwei. Et c’est peut-être sur ce point que l’exposition est assez ambiguë (même si on peut imaginer que si Weiwei avait pu se déplacer pour monter son expo, le résultat aurait été un peu différent).

Pour toute « complexité de l’artiste » on trouve en fait un artiste bégayant face à la complexité du monde. Ai Weiwei semble passer à côté d’à peu près tout, probablement en raison d’un égocentrisme à peine voilé.

Weiwei ne semble pas s’offusquer que d’anciens quartiers pékinois soient rasés aux abords du stade (avec expropriations des anciens habitants à la clé) alors que simultanément il se révolte qu’on exproprie des gens de leurs terres (série des Paysages Provisoires, 2002-2008). Ailleurs, il participe main dans la main avec les autorités chinoises au projet urbanistique du « Nid d’oiseau » tout en faisant fi de ne pas se douter qu’il s’agit avant tout d’une opération de communication du régime de Pékin. Il paraissait évident pour n’importe quel observateur, qu’avec la vague de modernité décrétée autour des Jeux, le régime de Pékin se livrait à une entreprise très balisée de soft power, même si les vieilles habitudes sont vite revenues… Par la suite, Weiwei sera emprisonné pour avoir fouiné, avec tambours et trompettes, du côté de la corruption des fonctionnaires liés à la construction des écoles s’étant effondrées sur les écoliers durant le tremblement de terre de 2008. C’est d’ailleurs l’emprisonnement de l’artiste qui émouvra l’ensemble du monde de l’art, marché de l’art en tête qui — en geste héroïque de soutien (sic) — n’hésitera pas à présenter tous ses Weiwei dans chacune des foires depuis l’incarcération de l’artiste…

Cela en dit long sur les réelles capacités d’un artiste présenté comme un acteur de la critique culturelle. Comment un tel personnage peut-il imaginer collaborer avec un pouvoir non démocratique sans devoir à un moment ou un autre devoir lui rendre des comptes ? Alors même qu’on sait que les journalistes chinois ont toutes les difficultés du monde à enquêter — et que malgré toutes les précautions qu’ils prennent, beaucoup finissent en prison[1]Weiwei débarque benoitement pensant que son label « artiste international » le protègera contre les foudres du régime. La posture de Weiwei relève alors soit de la bêtise, soit de l’absence de culture politique. Pour toute réponse lorsqu’on lui demande les raisons pour lesquelles il a collaboré avec le régime chinois pour l’édification du quartier du « Nid d’oiseau », l’artiste lance : « j’aime créer[2] »… no comment !

Une de Libération consacrée à Ai Weiwei à l'occasion d'Entrelacs.

Finalement, Ai Weiwei fonctionne un peu comme Sarkozy. Il choisit de « gouverner » par coups, son action étant entièrement guidée par le frisson du bruit médiatique. Loin de lui l’idée d’envisager sérieusement toute cohérence dans son propos ou d’adopter une conscience du long terme. Chez Weiwei, le symbole de cette vacuité pourrait être la série Study of Perspective. Ici, l’artiste photographie des monuments et des paysages en brandissant son majeur au premier plan. Si elle paraît potache au premier abord, cette série devient gênante à la longue car elle semble cristalliser le seul discours politique de l’artiste : « fuck off ». Evidemment, ça paraît un peu court pour un artiste qui est présenté comme le chantre de l’art politique actuel. Plus inquiétant alors est l’aveuglement de la presse française en général (à l’exception notable de quelques uns comme Corinne Rondeau qui a relevé les incohérences flagrantes du travail de Weiwei[3] sur France Culture) qui est tombée tête baissée dans le panneau Weiwei. Car évidemment, être emprisonné par un régime totalitaire ne fait pas automatiquement de vous un artiste intéressant. Les prisons chinoises regorgent de prisonniers politiques, pour beaucoup dont l’action est bien plus radicale que les recodages artistiques de Weiwei, et qui mériteraient donc aussi toute l’attention du monde de l’art. Alors, c’est tout de même un peu court de s’offrir une conscience politique en allant faire la queue au Musée du Jeu de Paume pour aller se pâmer à l’expo d’Ai Weiwei !

Ok, c'est un peu malhonnête de ma part car je ne sais pas si l'artiste est réellement à l'origine de ce t-shirt.


[1] Selon l’Human Right Watch, au moins 34 journalistes chinois ont été emprisonnés en 2011 : http://www.lexpress.fr/actualites/1/economie/au-moins-34-journalistes-chinois-emprisonnes-en-2011_1073931.html

[2] On retrouve cette citation dans les explications des œuvres disposées sur les murs du Jeu de Paume…

[3] http://www.franceculture.fr/emission-la-dispute-expositions-ai-weiwei-centre-pompidou-mobile-a-cambrai-jean-dupuy-2012-02-22. On peut aussi citer l’article de Pierre Haski dans Rue 89 — assez carictural et symptomatique de l’ensemble de ce qui a été publié à cette occasion — où on comprend que l’auteur veut défendre Ai Weiwei mais que pour cela il ne peut pas s’appuyer sur les qualités de son œuvre (http://www.rue89.com/rue89-culture/2012/02/20/expo-ai-weiwei-paris-un-doigt-dhonneur-au-pouvoir-chinois-229538).

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« Entrelacs » Ai Weiwei, jusqu’au 29 avril 2012.
1 place de la Concorde
75008 Paris
Mardi de 11h à 21h.
Du mercredi au dimanche
de 11h à 19h.
Fermeture le lundi,
y compris les jours fériés.
Tél. 01 47 03 12 50

JR, pas le méchant dans Dallas mais le gentil chez Perrotin!

JR, collage dans l'impasse de la Galerie Perrotin.

J’ai toujours été assez partagé devant le travail d’Ernest Pignon Ernest, même si il s’agit d’un artiste honnête, dessinateur accompli, qui poursuit inlassablement son projet d’apparition urbaine. La qualité de Ernest Pignon Ernest réside essentiellement dans sa discrétion, dans le fait que ses dessins surgissent sobrement dans les recoins des rues ; et – bizarrement – c’est « grâce » à JR que j’ai découvert cette qualité.

Le travail de JR est basique : des portraits photographiques, agrandis autant que possible et affichés où il peut, c’est-à-dire dans des endroits qui feront le buzz (mur de Gaza, favelas, ghettos, banlieues, etc). C’est d’ailleurs pour cela que certains journalistes culturels ont décidé de classer cet artiste dans la catégorie « street art ».Inutile de dire que si il s’agit de street art, c’en est une version « propre », un street art pour caniches, la rencontre fortuite entre Futura 2000 et Valérie Damidot cachetonnant un featuring chez l’afficheur Decaux.

Dans l’exposition « Encrages » (première faute de goût : ce titre digne d’une mjc), on peut voir des séries de photos comme traces de collages dans l’espace public. Ces photos sont tirées en grands formats et monté sur de lourds cadres de peintres du dimanche. Les couleurs sont criardes comme pour bien montrer que l’artiste dispose des visages en noir en blanc dans l’univers coloré des damnés de la terre. Et c’est en incistant lourdement sur cette dialectique de la pauvreté que JR s’enlise dans une discours visuel teinté d’une charité chrétienne d’un autre age… on pense alors à cette chanson de Brel :

Pour faire une bonne dame patronnesse
Mesdames tricotez tout en couleur caca d’oie
Ce qui permet le dimanche à la grand-messe
De reconnaître ses pauvres à soi,
Ce qui permet le dimanche à la grand-messe
De reconnaître ses pauvres à soi.

Jacques Brel, La Dame Petronesse, 1959.

JR propose également un photomaton permettant au visiteur de tirer son portrait en format géant (comme c’était le cas à l’expo Delhi à Beaubourg, comme quoi, quand une expo n’a rien à dire, il faut amuser les visiteurs avec des gadgets). Probablement que ce pseudo geste collaboratif (relevant du registre de l’occupationnel) entre visiteur et artiste est censé faire « dispositif »…

Si les affichages de JR ne se limitaient qu’à une forme de mauvais goût,  version pompier du street art, ça ne serait pas trop si grave. Après tout, quantité d’artistes médiocres gagnent leur vie en faisant du sous Picasso ou des peintures de barques échouées sur le littoral breton, et pourquoi pas! Mais ce qui me gêne le plus chez JR est d’imaginer le riche collectionneur (il faut pouvoir s’offrir un truc de chez Perrotin!) affichant ces photos criardes dans son salon en pensant qu’il fait une double BA en soutenant un « art de rebelle » et en se prouvant que les ghettos et autres favelas peuvent être pittoresques avec un peu de déco. C’est tout le côté irresponsable de l’artiste qui consiste à gommer les situations politiques complexes et dramatiques derrière une imagerie niaise. Comment peut-on sincèrement se réfugier derrière des images géantes lorsqu’on parcourt des endroits ravagés par la guerre ou la misère extrême ? En fait, les photos de JR, c’est une peu du Yann Arthus Bertrand tant dans sa laideur formelle que dans la médiocrité complaisante de son propos ; c’est l’école Aznavour de l’art politique (« la misère est plus belle au soleil… »).

Inquiétante est la mauvaise mine de l’écurie Perrotin. Après une expo bizaroide cet été qui présentait des pièces de Duchamp, Beuys et Murakami sous un régime d’équivalence grotesque (Murakami a certes  fait des choses intéressantes, mais de là à comparer son oeuvre à celle de Marcel et Jojo!), puis on a assisté à une exposition poussive de Murakami en hommage à Klein. Maintenant Perrotin sort de son chapeau un artiste qui n’a pas grand chose à dire et qu’il jette dans la fausse d’une manière une peu vicieuse. Reste à espérer que les orientations récentes de la galerie parisienne n’entraîneront pas dans leur chute Delvoye ou Cattelan

On m’a déjà fait remarqué que ce n’est pas très sympa de critiquer un jeune artiste. Mais d’une part, JR semble largement bankable (donc ce que j’écris n’est que pet de sansonnet en périphérie de son ascension fulgurante!), d’autre part, il existe d’autres jeunes artistes largement plus intéressants (Laurent GrassoCyprien Gaillard, Raphael Zarka, Céleste Bousier-Mougenot, pour ne citer que d’autres stars du moment) ayant une oeuvre beaucoup plus captivante. Donc, allez-voir ces derniers (et d’autres encore) et oubliez JR.

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J’ai déjà traité  la problématique de l’exposition du street art et des startégies de communication des streets artistes dans le woa dans deux précédents post :  Banksy vs le Bristol Museum: un cas de communication autour d’une exposition et « Banksy à Bristol » (suite) mis à nu pas le cultural engineering même.

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JR « Encrages »
76 rue de Turenne
Du 19 novembre 2011 au 7 janvier 2012

JR Ewing, Dallas.

L’édition 2011 du Power 100 serait-elle politique ?

Pierre Fraenkel, Total Pipo - Total Arnac.

Depuis quelques années, j’ai pris l’habitude perverse de commenter la publication du Power 100. En soit, ce classement réalisé par le magazine ArtReview, a finalement assez peu de valeur, non pas parce qu’il ne serait pas représentatif mais parce qu’il est noyé parmi les nombreux classement et indices apparu depuis l’explosion du marché de l’art des années 2000. Par exemple, il n’a pas l’effet de prophétie autoréalisante que pouvait avoir il y a encore quelques temps de Kunstkompass (la côte de certains artistes allemands lui disent merci!), ni la finesse des analyse de Art Price. Mais comme c’est toujours amusant de décrypter les auto-représentations du monde de l’art, je m’y colle à nouveau cette année.

Habituellement, le jeu du commentaire du Power 100 conciste à relever le nombre d’artistes français présents dans le classement (cf. Beaux arts magazine et Journal des Arts). Comme on se rend assez rapidement compte qu’il n’y a pas beaucoup d’artistes dans le classement, on se met à chercher les « personnalités » françaises. Et, généralement, on ne peut pas en conclure grand chose…

Alors pour qu’un classement fasse le « buzz », pour que les-professionnels-de-la-profession le reprennent, il faut faire un « coup ». Pour les sondages, on sait que pour avoir un résultat « original » il suffit de poser des question un peu tordues aux interviewés (du genre « Pour vous, quel est le meilleurs chanteur français : 1) Pierre Dugenoux ; 2) Manon Maiwi ; 3) Jacques Truglugu, 4) Carla Bruni). Pour les classements, c’est un peu différent car ils tirent leur réputation du panel de personnalités convoquées pour l’établir. Alors le trifouillage ne peut intervenir qu’après, c’est-à-dire au moment où on met en oeuvre une grille de notation.

Quel est le « coup » du Power 100 de cette année? C’est incontestablement la première place du classement occupée par Ai Weiwei !

Ai Weiwei, la personnalité la plus influente du monde de l'art selon ArtReview.

C’est vrai qu’on a beaucoup parlé de l’artiste chinois cette année. Certes, il a été emprisonné dans son pays d’origine pour des motifs relativements troubles, mais de la en faire la personnalité la plus influente du monde de l’art… C’est d’ailleurs d’autant plus drôle (ou cynique, ça dépend de la manière dont on voit les choses) que le monde de l’art a « protesté fermement » contre cet emprisonnement tout en continuant à collaborer plus ou moins directement avec le régime de Pékin, en participant notamment à des foires chinoises où en invitant des artistes soutenus par le régime. D’autres fois, on a pu voir des galeries présenter assez opportunément des solos show d’Ai Weiwei dans les grandes foires internationales en espérant peut être secrètement que l’artiste resterait longtemps en prison, histoire qu’il devienne vraiment culte. C’est vrai qu’avec le monde de l’art, on est relativement habitué à l’agitation politique incantatoire qui ne doit jamais troubler le business as usual!

Comme je ne voulais pas dire (trop) de bêtises sur les intentions d’ArtReview autour de classement du Power 100, j’ai demandé directement à leurs services de m’expliquer la manière dont avait été réalisée l’édition 2011, notamment si ils avaient revu leurs critères d’évaluation, ou si propulser Ai Weiwei en première place était un positionnement politique de leur part. Pour toute réponse, je n’ai eu que cette citation de leur boss Mark Rappolt : « Ai Weiwei’s number one ranking is the direct result of his efforts to expand the territory and audience for contemporary art practice by breaking down the barriers between art and life. Expanding the territory and audience for art is absolutely in line with the magazine’s ethos. » Autrement dit de la belle langue de bois façonnée à l’ancienne…

La première place d’Ai Weiwei est d’autant plus étonnante que le magazine nous laissait penser que le monde de l’art pouvait parfaitement se passer des artistes en mettant le focus de ce classement sur les mega collectionneurs et les patrons de grandes institutions muséales. Somme toute, cela paraissait assez réaliste (si on parle d’influence sur le marché de l’art, il est clair que les artistes ont moins d’influence que ceux qui s’occupent d’échanger leur production) et c’est pour cela qu’on ne comprend plus l’incursion d’un artiste en 1er place. Et même si on essaye de mesurer l’influence de Ai Weiwei, on peut imaginer qu’elle est quasiment nulle à la fois sur l’art (son emprisonnement n’a rien induit sur la marché de l’art, à part peut-être une accélération de sa côte) et sur la politique. Même si il est difficile de se forger un avis sur l’oeuvre d’Ai Weiwei, on ne peux s’empêcher de comparer sa place dans le Power 100 et dans le Kunstkompass ; comparaison qui aurait tendance à quelque peu rendre fantaisiste et marginaliser le classement de ArtReview (du moins, concernant le classement des artistes qui est le coeur de métier du Kunstkompass).

Laurent Jourquin, I Believe I Can Fly, 2010.

Classement des 5 premiers du KunsKompass 2011 :

  1. Gerhard Richter,
  2. Bruce Nauman,
  3. Georg Baselitz,
  4. Cindy Sherman,
  5. Anselm Kiefer.

Edition 2011 du classement Power 100 

1. Ai Weiwei
2. Hans Ulrich Obrist & Julia Peyton-Jones
3. Glenn D. Lowry
4. Larry Gagosian
5. Anton Vidokle, Julieta Aranda & Brian Kuan Wood
6. Nicholas Serota
7. Cindy Sherman
8. Iwan Wirth
9. David Zwirner
10. Beatrix Ruf
11. Gerhard Richter
12. Alfred Pacquement
13. Adam D. Weinberg
14. Carolyn Christov-Bakargiev
15. Marc Glimcher
16. Klaus Biesenbach
17. Eli Broad
18. RoseLee Goldberg
19. François Pinault
20. Marc Spiegler & Annette Schönholzer
21. Mike Kelley
22. Barbara Gladstone
23. Marina Abramovic 
24. Matthew Slotover & Amanda Sharp 
25. Patricia Phelps de Cisneros 
26. Bice Curiger
27. Marian Goodman
28. Peter Fischli & David Weiss
29. Bernard Arnault
30. Nicholas Logsdail
31. Jay Jopling
32. Liam Gillick
33. Ann Philbin
34. Dominique Lévy & Robert Mnuchin
35. Victor Pinchuk
36. Franz West
37. Maja Hoffmann
38. Agnes Gund
39. Tim Blum & Jeff Poe
40. Dakis Joannou
41. Rosemarie Trockel
42. Iwona Blazwick
43. Udo Kittelmann
44. Monika Sprüth & Philomene Magers
45. Matthew Marks
46. Gavin Brown
47. Takashi Murakami
48. Jeffrey Deitch
49. Adam Szymczyk
50. Anish Kapoor
51. Emmanuel Perrotin
52. Okwui Enwezor
53. Boris Groys
54. Artur Zmijewski
55. Michael Morris & James Lingwood
56. William Wells & Yasser Gareb
57. Anne Pasternak
58. Michael Ringier
59. Steve McQueen
60. Sadie Coles
61. Daniel Buchholz
62. Toby Webster
63. Germano Celant
64. Damien Hirst
65. Slavoj Zizek
66. Jeff Koons
67. Thaddaeus Ropac
68. Brett Gorvy & Amy Cappellazzo
69. Tobias Meyer & Cheyenne Westphal
70. Chang Tsong-zung & Claire Hsu
71. Yana Peel & Candida Gertler
72. Christine Tohme
73. Richard Chang
74. Helga de Alvear
75. Walid Raad
76. Bernardo Paz
77. Tim Neuger & Burkhard Riemschneider
78. Massimo De Carlo
79. Mario Cristiani, Lorenzo Fiaschi & Maurizio Rigillo
80. Massimiliano Gioni
81. Dasha Zhukova
82. Vasif Kortun
83. David Hammons
84. Philip Tinari
85. Miuccia Prada
86. Shirin Neshat
87. Jason, Jennifer, Mera & Don Rubell
88. Christoph Büchel
89. Elena Filipovic
90. Sheikh Saud bin Muhammad bin Ali Al-Thani/Sheikha Al-Mayassa bint Hamad bin Khalifa Al-Thani
91. Maureen Paley
92. Christian Boros & Karen Lohmann
93. Victoria Miro
94. Anita & Poju Zabludowicz
95. Kaja Silverman
96. Johann König
97. Nicolai Wallner
98. Franco Noero & Pierpaolo Falone
99. Leonid Mikhelson
100. Gregor Podnar

petit tour des galeries parisiennes

Après le bordel total et les fiascos divers et répétés du mois de mai, j’ai enfin un peu de temps pour aller visiter quelques galeries.

Bien sur, je ne dirai rien de l’exposition de Laurent Jourquin chez Maxence Malbois (exposition d’ouverture de la galerie) parce que j’en ai écris le texte ; juste que c’est une très belle expo d’un artiste prometteur…

Autre exposition intéressante chez Philippe-Georges et Nathalie Vallois. The Big Society (titre de l’exposition organisée par Alice Motard) propose un tour d’horizon de l’art contestataire britannique des années Tatcher à nos jours. Malgré l’aspect inégal des pièces présentées, la commissaire d’exposition est parvenue à réaliser un accrochage complexe et fluide, chose rare dans une galerie commerciale.  Avec ce genre de thématique, le tour de force étant de ne pas tomber dans le « fastoche », c’est-à-dire d’un art politique tendance « gros sabots » qui se situerait quelque part entre un  autocollants du Scalp des années 90 et l’animation sociale en milieu défavorisé (plus connu sous le nom de « résidence d’artiste »). Pour être tout à fait honnête, cette tendance est représentée par Ruth Ewan. Mais c’est là qu’on voit qu’on est en présence d’une bonne expo, car mêmes les pièces médiocres servent à accompagner celles qui ont réellement quelque chose à dire comme celles de Peter Kennard ou Nathaniel Mellors. A mon sens, les photocollages de Peter Kennard sont surtout à voir comme des témoignages de la nostalgie des avant-gardes ou comme un genre de graphisme roots (nostalgie du ciseau/colle à l’heure de photoshop). La vidéo de Nathaniel Mellors (MACGOHANSOC, 2005) s’inscrit, quant-à-elle, clairement dans son temps, à la fois radicale et ironique, pointue et mainstream, drôle et intelligente. (à signaler également le petit livret très bien fait pour accompagner l’expo)

Nathaniel Mellors, MACGOOHANSOC, 2005. Film 16mm transféré sur DVD 7'43''

Chez Sémiose, une installation vidéo hypnotique de Céline Duval (Les Allumeuses). Au coin de la cheminée, l’artiste effeuille des images prélevées dans la presse féminine. Chaque moniteur propose l’effeuillage d’une collection d’images différente (femmes avec arbres, femmes se tenant les talons, etc.) comme autant de poses absurdes proposées par l’iconographie des magazines. Et soudain, on se remémore nos cours d’histoire de l’art ; celui avec le prof collectionneur de diapos où – bercés au clic-clac du carrousel - nous rêvions à une explosion de l’appareil de torture qui provoquerait l’Armageddon qui éradiquerait toutes les « Vierges à l’enfant » de la surface du globe… Belzébuth!

Celine Duval, Les Allumeuses, 2011.

En parlant de Belzébuth, une belle exposition collective à la galerie Bertrand Grimont (Body No/Body). On peut y voir des trés beaux dessins de Jean-Luc Verna, incontestablement le boss dans ce domaine. Ici, ils sont associés aux dessins de Patrick Bernatches (Etudes pour Chrysalides). Les dessins des deux artistes sont d’une finesse absolue. Précieux, suaves et étranges, ils le sont, et on ne demande rien de plus à l’art (d’ailleurs, arrêtez avec vos « foires du dessin » débiles : allez voir ce que fait Verna et Bernatches et vous économiserez du temps avec tous ces pseudo artistes-dessinateur-berlinois qui se plagient les uns les autres et qui ne valent pas tripette). Au sous-sol, une vidéo très étrange de Patrick Bernatchez (Chrysalide Empereur). Une voiture se remplit d’eau alors que son conducteur reste stoïque, le tout filmé en travelling circulaire (seul bémol: la bande sonore est un peu trop théâtrale).

Patrick Bernatches