Le génie n’attend pas le nombre des âniers

Ceci est l’édito du catalogue Beautiful Art :

« Lorsque les philosophes grecs ont imaginé les notions d’humanisme, d’individualité et de liberté, ce sont les peintres et les sculpteurs athéniens qui en ont produit les logos commerciaux, les statues de Vénus aux courbes généreuses, du malicieux Mercure et des autres dieux libidineux et nus de l’Olympe. »

Timothy Leary, Techniques du chaos, éd. l’Esprit frappeur, p. 17.

07ANE

Les intellectuels (plus ou moins précaires) passent leur temps à écrire des textes — généralement des commandes peu ou pas payées — dans le seul but de créer une ligne de produits dérivés de leur réflexion. Dans leur « boîte à outils », ils disposent évidemment de textes d’auteurs illustres, mais aussi d’auteurs « inconnus » qui donnent le sel d’un texte, un peu comme les historiens de l’art aiment déterrer les « petits maîtres » afin de redire en mieux (et différemment, pensent-ils) ce qui a déjà été dit. Quitte à tordre la réalité, le but de cette manœuvre est de faire dire par quelqu’un d’autre ce que l’on pense afin que ces déclarations paraissent moins péremptoires, plus « pensées », quasiment déjà admises par tous. Ça ressemble parfois à du terrorisme intellectuel, oscillant entre le « on se comprend (sous-entendu que si tu ne comprends pas, c’est que tu n’as pas assez travaillé) » et le fameux « ton grand seigneur adopté naguère en philosophie » dont Kant offre une description fine et que Derrida reprendra à son compte .

Eparpillés dans les coins de cette boîte à outils, il existe des tas informes de citations. Chacun a sa petite réserve, composée de Grands Crus, de Millésimes et — pour faire bonne mesure — de piquettes. Il s’agit d’extraits de textes que l’on imagine résumer particulièrement bien une pensée à laquelle on adhère ou au contraire exemplifier une prise de position antagoniste. On consulte ce trésor de guerre, ces bribes de pensée (souvent assez littéraires) et on tente de les « balancer » dans un texte avec l’espoir qu’elles fassent mouche. Les moins malins ont recours aux dictionnaires de citation plus ou moins grand public afin d’alimenter leur boutique . Pour ma part, je garde quelques citations dont le sens me paraît parfois brumeux, mais que je rêve de « replacer ». La citation de Timothy Leary — chantre du LSD — fait partie de mon petit panthéon au même titre qu’une autre déclaration de David Cronenberg : « Les censeurs ont tendance à faire ce que seuls les psychotiques font : ils confondent la réalité avec l’illusion ».

Il n’est pas rare que la critique d’art procède d’une manière similaire lorsqu’il s’agit de présenter des œuvres pas encore référencées par l’historiographie. Pour parler d’un jeune artiste, on cherchera des comparaisons avec Warhol ou Beuys, une filiation avec Dada ou l’école de Düsseldorf ou à inscrire ses questionnements dans le sillage de ceux de Deleuze ou de Baudrillard . La technique est efficace et bien rodée si l’on en juge par la quantité de littérature ainsi produite. La description par analogie — la comparaison avec quelque chose de connu — reste malgré tout un des moyens les plus efficaces pour inscrire une œuvre dans un contexte, en dégager les grandes lignes et en souligner la nouveauté.

La difficulté se fait davantage sentir lorsqu’il s’agit d’introduire le travail d’un groupe de jeunes artistes venus d’horizons parfois radicalement différents. Précisons que cette première livraison du catalogue de Beautiful Art répond à une contrainte particulière : présenter l’ensemble des travaux des étudiants ayant fréquenté l’atelier A070 ou ayant participé aux activités de l’association UP8BA entre 2007 et 2009. Il faut considérer l’atelier A070 comme un laboratoire dans lequel les étudiants ont expérimenté, confronté et débattu de leurs travaux sans exclusive esthétique ou stylistique. Il aurait été alors artificiel de circonscrire cette production à une thématique, même si quelques tendances ont fini par se dégager de l’ensemble (l’urbain face à l’écologie, l’impact des arts graphiques sur les productions picturales, les limites du corps, le grotesque, etc.). C’est cette production foisonnante que l’on retrouve tout au long des pages de ce catalogue.

Une large partie du catalogue est également consacrée aux voyages d’études organisés par l’Association. Le voyage à Berlin apparaît comme la version punk du voyage à Rome jadis plébiscité par les académies de peinture. Les étudiants ont tenté de se fondre dans cette ville complexe chargée d’Histoire et de fantasmes contemporains. Nul doute que les performances urbaines des artistes grimés en cochon ou en vieillard, ou encore l’autofiction de Frédéric Pavageau, rendent compte du débordement d’énergie suscité par l’exploration berlinoise. Le voyage sur l’île d’Hydra en Grèce prend quant à lui un pli plus « studieux », celui d’un questionnement sur le contexte, sur l’importance des mythes grecs et méditerranéens, sur la (nécessaire) introspection liée au processus créatif.

Lorsqu’on demande à Gianni Motti la teneur de l’enseignement qu’il délivre lors de ses interventions dans les écoles d’art, l’artiste — qui revendique le fait de ne pas posséder d’atelier — déclare qu’il enseigne à « être au mauvais endroit au bon moment ». Sans entrer dans les détails de l’œuvre de Motti et sans (trop) trahir sa pensée, on peut dire que c’est à peu de chose près ce qui se dégage des travaux présentés dans ce premier volume de Beautiful Art : « Etre au mauvais endroit au bon moment » et surtout s’en arranger !

M.A.

Maxence Alcalde & Georges Mutsianos, Beautiful Art, Saint-Denis, UP8BA éd., 2009, 330 p.

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