Blanche Neige et le chef-d’œuvre empoisonné

Texte prononcé le 23 Juillet 2010 au Centre Pompidou Paris lors de la conférence-performance Le foie et le poumons: Digérer Blanche Neige sur l’invitation de Pauline Colonna d’Istria et Florian Gaité.

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Si l’on accepte l’anachronisme que cela constitue, il est possible de lire le conte de Blanche Neige par le prisme des débats artistiques autour de la question de l’exposition, celle du beau et du chef d’œuvre.

On peut penser le début du récit des frères Grimm comme une présentation de l’espace d’exposition moderniste : le fameux white cube critiqué par Brian O’Doherty[1]. Le white cube était censé refléter l’idéal moderniste dans sa quête de pureté et surtout d’autonomisation de l’œuvre d’art. Le white cube, c’est l’opportunité pour l’œuvre de prétendument s’exprimer pleinement, sans les entraves de la contingence imposée par le monde « extérieur ».

Dans le début du conte, les frères Grimm décrivent la « naissance » de Blanche Neige en premier lieu comme un projet esthétique. La première reine — mère génétique de Blanche Neige — a l’« idée » de créer Blanche Neige suite à un événement inattendu venu troubler son appréhension du monde : elle se pique le doigt en cousant, provoquant la dispersion de 3 gouttes de sang sur la neige blanche. Cet évènement est à l’origine d’une sorte de choc esthétique comme on peut en rencontrer dans les récits d’artistes. À la première reine de s’écrier « Oh ! si je pouvais avoir un enfant aussi blanc que la neige, aussi vermeil que le sang et aussi noir de cheveux que l’ébène de cette fenêtre ! ». Le projet de Blanche Neige est né, et naturellement — du moins comme cela se passe pour les artistes — la concrétisation de l’idée prend forme peu de temps après.

Le problème avec le monde de l’art c’est que c’est un monde très concurrentiel[2]. Il n’est pas rare que des artistes au travail assez proche entrent dans une forme de concurrence relativement malsaine où ils se mettent à détester chez l’autre ce qui constitue le cœur de leur œuvre. Une fois la première reine morte survient une seconde reine qui hérite malgré elle du « travail » de son prédécesseur : à savoir le « chef-d’œuvre » Blanche Neige. Toute son attention sera portée à se débarrasser de ce chef-d’œuvre qu’elle juge empoisonné.

Dans notre lecture anachronique, l’intervention des nains exprimerait le surgissement de l’Autre dans l’histoire, pour ne pas dire des Subalternes comme on les appelle dans les cultural studies. Dans les contes, les nains peuvent être tour à tour bons ou mauvais, purs ou pervers. Ici, dans le conte de Blanche Neige, ils sont de simples hommes des bois, mineurs et honnêtes travailleurs (les Grimm écrivent qu’ils reviennent des mines la nuit tombée, gage de leur âpreté à la tâche).

Les 7 Nains, sont non seulement les subalternes travailleurs mais aussi créatifs ; une créativité qui s’exprime principalement sous son aspect « primitif ». L’acte essentiel de créativité des nains est la composition d’une véritable cérémonie funéraire — invention dont on ne les soupçonnait pas conceptuellement capables tant la première approche de Blanche Neige avait été strictement utilitariste (femme = tenir un foyer = « on lui confie des tâches domestiques »). Les 7 nains se mettent donc à confectionner un cercueil de verre afin de magnifier la beauté de la princesse assassinée. Ils vont même jusqu’à veiller son corps à tour de rôle allant jusqu’à délaisser pour ce faire leurs tâches laborieuses. Contrairement par exemple à la version de Disney, les nains des Grimm sont une masse, aucune individualité ne leur est accordée. C’est la tribu des bois qui invente la mort, ou plus exactement la contemplation esthétique de la mort exposée dans cet autre white cube qu’est le cercueil de verre, autrement dit (re)jouent une sorte d’invention mythique de l’œuvre d’art.

Blanche Neige comme œuvre d’art trouve acquéreur en la personne du prince qui subit lui aussi un choc esthétique en voyant la gisante dans son écrin. Le prince se comporte comme un farouche collectionneur lorsqu’il déclare aux nains qui ne veulent pas céder l’artefact Blanche Neige : « donnez la moi, parce que je ne puis pas vivre sans admirer Blanche Neige ». Le drame survient alors, Blanche Neige se réveille et redevient une mortelle, c’est-à-dire une non-œuvre d’art, une simple princesse. Et, il n’est pas certain qu’un mariage avec un ex-chef-d’œuvre (re)devenu princesse puisse parvenir à combler le souvenir du premier choc esthétique du prince.


[1] Brian O’Doherty, Inside the White Cube.

[2] Cf. Pierre Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur, Paris, Seuil, La République des idées.

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