Damir Očko au Palais de Tokyo

The Moon shall Never Take my Voice (2010)

Damir Ocko, The Moon shall Never Take my Voice, 2010.

Dans l’absolu capharnaüm du Palais de Tokyo qui nous avait amusés dans un premier temps — mais qui ressemble de plus en plus à une chambre d’ado mal rangée (pléonasme) —, il reste encore possible de voir submerger des œuvres « lisibles ». C’est le cas en ce moment avec l’exposition consacrée à l’artiste croate Damir Očko1 (né en 1977).

Hormis les photographies et autres bidules graphistoïdes accrochés aux murs — excepté toutefois le travail sur la partition qui présente un intérêt documentaire sur le processus créatif de l’artiste — il faudra s’attarder sur les trois vidéos très soigneusement filmées qui ouvrent sur l’univers très construit de Damir Očko.

Si on voulait grossièrement résumer le travail Damir Očko présenté au Palais de Tokyo, on pourrait dire qu’il s’agit d’une tentative de dialogue entre, d’un côté, poésie et musique considérées comme son, et de l’autre, son et image dans leurs rapports d’attirance/répulsion.

We saw nothing but the uniform blue of the Sky , Očko Damir and Gallery Tiziana di Caro, Salerno, 2012

Očko Damir, We saw nothing but the uniform blue of the Sky, 2012.

We Saw Nothing But the Uniform Blue of the Sky (2012) présente des personnages se livrant à des activités de bord de mer dans une atmosphère mélancolique de fin de journée. La voix-off récite, quant-à-elle, un poème d’Očko. La diction du lecteur est très particulière (un individu avec un défaut d’élocution nous dit-on !) ce qui donne à ce texte une certaine texture, étrange. Le lecteur insiste sur des syllabes, des mots, parle lentement, si bien que le son de sa voix défaillante finit par englober la salle de projection.

Il est d’emblée évident que le travail du son est primordial chez Očko, et We Saw Nothing But the Uniform Blue of the Sky l’exemplifie parfaitement. Mais l’image parait ici un peu pauvre, si bien qu’on se demande si elle ne fonctionnerait pas comme une sorte de fond d’écran un peu superflu car trop illustratif.

Damir Očko photo

Damir Očko photo

BDamir Očko photoien qu’un peu plus ancienne, The Moon shall Never Take my Voice (2010) paraît plus cohérente dans le dialogue qu’elle instaure entre image et texte récité. La vidéo se compose de deux parties qui s’entrecoupent grâce au montage : le première montre des images d’un volcan en éruption et la seconde des séances d’entraînement d’une contorsionniste, d’un funambule et d’un avaleur de sabre (le sabre étant en l’occurrence une sorte du pipette géante qui fait que le personnage est qualifié « d’avaleur d’air »). Le tout est accompagné de la lecture d’un poème de l’artiste. On remarquera la finesse des plans sur les corps qui restent toujours énigmatiques et s’interdisent de sur-jouer quelque grandiloquence qui, il est vrai, est déjà assumée par la voix-off. Les entrecroisements entre les plans des corps contraints et ceux du volcan agité fonctionnent à merveille et offrent une vision poétique, quasi animiste, de l’ensemble. L’analogie surface du corps / croûte terrestre surgit tant et si bien que — hypnotisés par le texte littéralement scandé par la voix-off — on finit par se laisser envahir par l’ensemble. Bref, une belle expérience immersive de spectateur !

Damir Očko, Spring, 2012.

En se rapprochant d’une performance filmée, la vidéo Spring (2012) est plus sommaire dans sa composition. La mise en scène est sobre et rudimentaire : sur une scène de théâtre, une femme habillée de noir interprète une musique par ce qu’on identifie au départ comme un langage des signes. Seulement, il s’agit d’une musique expérimentale composée par l’artiste, sans parole, sans « texte ». Le langage des signes se métamorphose alors en gestuelle ou en danse. Si raconté comme ça, cette vidéo pourrait faire penser à une clownerie, elle est en fait un tour de force convainquant mettant en scène la question de l’interprétation d’une partition, voire d’une tentative de description d’une œuvre de musique expérimentale2. Si bien qu’on ne parvient jamais à savoir si ce qu’interprète la jeune femme est directement la partition de Damir Očko ou bien ce qu’elle en entend (si tant est qu’elle entende quelque chose et que le son de la vidéo ne soit pas seulement un ajout au montage). L’absence de décalage entre la bande sonore et les gestes de l’actrice plaiderait davantage en faveur d’une interprétation directe de la partition, mais la vidéo suspend le doute jusqu’à sa clôture. Là encore, Damir Očko parvient à hypnotiser le spectateur avec cette vidéo qui, bien que très référencée dans le champ de la musique (cf. communiqué de presse), reste d’une évidence et d’une simplicité d’accès déconcertante.

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Exposition Damir Očko, jusqu’au 11 février 2013 au 2e sous-sol du Palais de Tokyo.

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1 Il faut avouer qu’ils ont un peu triché en confectionnant un white cube au sous-sol du Palais à cet effet !

2 Cette question de la description musicale me fait penser à une intervention passionnante de Francesco Peri consacrée à la critique musicale et notamment à la critique de partitions lors de la journée d’étude « La critique d’art en question » et qui sera prochainement publiée dans un hors-série de la revue Marges.

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Une réflexion sur “Damir Očko au Palais de Tokyo

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