Que nous dit Take me (I’m Yours) à la Monnaie de Paris ?

Take Me I'm yours

Hans Ulrich Obrist est probablement un des commissaires d’exposition les plus influents du monde de l’art. La légende veut qu’il ait commencé son activité en 1990 par une exposition dans sa cuisine, idée venue à la suite d’une discussion avec l’artiste français Christian Boltanski. Depuis, Obrist organise des expositions, des biennales, écrit des livres, fait des entretiens,… et s’autocélèbre. Si sa dernière exposition en date Take Me (I’m Yours) est dénuée de tout intérêt d’un point de vue artistique et curatorial, elle a le mérite de rendre totalement transparent le système Obrist.

Christian Boltanski

Christian Boltanski

L’exposition présente 24 artistes. J’insiste sur « présente 24 artistes ». J’aurai tout aussi bien pu écrire « présente 24 noms d’artistes » car ici, ce ne sont pas les œuvres qui sont importantes, mais bien les gens qui les ont faites. Le principe de l’exposition est extrêmement simple, Obrist demande à des artistes de produire des pièces qui peuvent être emportées par les visiteurs ou montre des œuvres anciennes censées répondre à cette thématique. Il s’agit bien souvent d’éditions rééditées (Felix Gonzalez-Torres), de goodies (les badges de Gilbert & George) et autres merdouilles (les Tour Effel de Hans Peter Feldmann, les boites de sardines de Tiravanija, etc.). Au passage, il « réactive » certaines pièces historiques comme le tapis de bonbons de Felix Gonzalez-Torres de 1990 ou les tas de vêtements (Dispersion, 1991) de Christian Boltanski (co-commissaire de l’exposition avec Chiara Parisi). On l’aura compris, comme il n’y pas grand à chose à « voire » et très peu à expérimenter (les seuls choix accordés au visiteur étant finalement « je prends/je ne prends pas », « j’achète/ je n’achète pas »), la seule prise pour comprendre le projet de Take me est de se reporter au livret distribué à l’entrée de l’exposition. Et c’est vraiment là que débute le voyage dans une autre dimension…

Livret

Livret « enfant » et « adulte » (les taches rouges sont des activations météorologiques de la chromie des fascicules)

C’est après la visite de l’exposition, dans les transports en commun, que je feuillette généralement le livret d’exposition afin d’avoir des explications sur ce que je viens de voir. Ouvrant le fin opuscule au hasard, page 15, je tombe sur une citation de Hans Ulrich Obrist mise en exergue et imprimé en gras :

« L’art de Jef déclenche quelque chose, nous provoque et nous pousse à nous exprimer. Jef parle de quelque chose tout en nous invectivant à parler d’autre chose. Pour moi, cela fait de lui quelqu’un d’extrêmement démocratique. »

Take Me I'm yours livret 3

Mes voisins de banquette ont dû me trouver un peu bizarre : il est rare de voir quelqu’un rire en lisant une plaquette d’exposition, qui plus est dans le métro. D’ailleurs, j’ai dû relire cette citation à plusieurs reprises pour être tout à fait certain d’avoir compris ce que je lisais. Je sais qu’Obrist est une sorte de Michel Drucker de l’art contemporain ; un personnage influent, tutoyant les stars (le « Jeff » est en fait Jeff Geys, mais comme on est tous potes, on peut dire « Jeff ») et n’étant pas très prompt à exprimer son sens critique… mais là, je détenais une pépite. Excité par cette entrée en matière, je décide alors de lire l’intégralité du précieux codex.

Comme chaque page de texte du livret contient sont lot de déclarations débiles, je vais procéder de manière systématique en tentant d’en analyser précisément la première page[1] :

Take Me I'm yours livret2

En chapeau, on lit :

« Vingt ans après son succès à la Serpentine Gallery à Londres, l’exposition Take Me (I’m yours), conçue par Christian Boltanski et Hans Ulrich Obrist rejoints aujourd’hui par Chiara Parisi, est recréée à la Monnaie de Paris avec un vent de liberté. ».

1°) C’est une stratégie régulière d’Obrist de décrire ses activités passées comme des « succès » même si ce n’est pas le seul à déclarer dans la communication de ses expositions que « c’est la première fois qu’est présentée en France l’œuvre de […]», que cette « exposition est la plus grande jamais consacrée à […]» ou que l’exposition « […] expérimente pour le premier le concept […], laissant toute la place au visiteur ». Dans ce registre, le fait d’armes le plus parlant d’Obrist étant son recueil d’entretiens sobrement intitulé A Brief History of Curating, long catéchisme à sa gloire et à celle de ses amis curateurs dont sont par exemple absents les curateurs ne permettant pas de célébrer la manière « Obrist ».

2°) l’autocélébration d’Obrist se lit également dans son hommage rendu à sa propre activité au sein de la Serpentine Gallery dont il occupe le poste de codirecteur des expositions et directeur des projets internationaux (si j’en crois sa fiche Wikipédia).

3°) « Vingt ans après » est l’argument « vintage » très à la mode dans le monde de l’art avec la vogue de reenactment d’exposition[2]. Si un aspirant curateur ou un jeune artiste se mettait à douter de l’intérêt de l’exposition, l’argument « tsss, tsss, de quoi tu parles bleu-bite, ça fait vingt ans que je fais ça » opère d’autorité. C’est un peu comme le Nutella, « 50 ans d’expérience feront toujours la différence », slogan pour un produit alimentaire bourré de saloperies.

4°) « rejoint par Chiara Parisi ». Dit comme ça, on a l’impression qu’Obrist et Boltanski, se baladaient bras-dessus bras-dessous dans un jardin paysagé par Gilles Clément, quand tout à coup Chiara Parisi sort d’un bosquet (où elle méditait sur la place du spectateur dans les expositions d’art contemporain). La conversation s’engage :

  • « Coucou Chiara »
  • « Oh Aichyou et Christian ! Salut les garçons, vous faites quoi dans ce merveilleux espace de réactivation du lien public-nature. »
  • « on se balade avec Christian et on se disait qu’on referait bien la même expo qu’il y a vingt ans, parce qu’on ne “réactive” pas assez dans l’art contemporain d’aujourd’hui. Les gens ont besoin qu’on crée du lien. » Hans Ulrich sourit affectueusement à Christian qui émet un charmant petit grognement d’approbation.
  • « Oh superbe idée, je peux la faire avec vous, j’adore les gens. »
  • « Génial Chiara ! c’est un plaisir, viens avec nous, on est jamais de trop lorsqu’il s’agit d’aimer l’art ! »
  • « Super la garçons… Il est vraiment sublime de ce parc »
  • « So great Chiara, so great ! »

Au risque de vous décevoir, cher/e lecteur/rice, ça ne s’est pas vraiment passé comme ça. Dans la vraie vie, Chiara Parisi est la Directrice des Programmes Culturels de la Monnaie de Paris et elle les a « rejoints » en vertu de la fonction qu’elle occupe dans cette institution.

5°) Quelqu’un peut-il m’expliquer en quoi refaire quelque chose qu’on a fait il y a vingt ans suppose un « vent de liberté ». Pour ma part, j’y vois plutôt un épuisement de l’imagination — voire de la sénilité —, mais il faudrait que j’en parle aux chanteurs de la tournée « Star 80 »…

Reprenons le texte, page 1, 2e paragraphe :

« Le rapport physique à l’œuvre d’art est une question délicate, surtout dans le contexte d’une exposition au sein d’une institution artistique où la première interdiction est de ne pas toucher les œuvres. »

Mince alors, moi qui pensais que « la première interdiction » était de rentrer sans payer [3]! C’est vrai qu’avec un billet à 12 euros plein tarif, cet élément est anecdotique… Toutefois, rendons hommage aux rédacteurs du livret qui n’ont pas osé le « de toute l’histoire de l’humanité, c’est la première fois qu’on faire […] avec œuvres » ce qui 1) aurait été en contradiction avec le « vingt ans après son succès » ; et 2) aurait été amnésique de toute une partie de l’histoire de l’art moderne et contemporain du Prière de toucher (1947) de Marcel Duchamp aux œuvres dites « interactives » actuelles… Mais, autant pour moi, le reste du paragraphe fait tout de même le coup du « de toute l’histoire de l’humanité, c’est la première fois qu’on faire […] avec œuvres » à laquelle on avait cru échapper :

« Cette exposition bouleverse les codes et place le visiteur au centre du dispositif en l’invitant à s’emparer des œuvres et contribuer ainsi à leur dissémination. »

Déclaration immédiatement contredite par une partie des pièces déjà anciennes de l’exposition comme le tapis de bonbon de Felix Gonzalez-Torres (Untitled, 1990), l’affiche Be Quiet de James Lee Byars (1976) ou les pièces de Yoko Ono (Aimale et AOS) datant toutes deux de 1971, pour ne citer qu’elles !

Puis :

« Les barrières morales entre l’œuvre et les visiteurs n’existent plus. »

L’idée de « de toute l’histoire de l’humanité, c’est la première fois qu’on faire […] avec œuvres » se précise : maintenant, grâce à Take Me (I’m Yours), la libération du spectateur — jusqu’alors engoncé dans ses tabous petits bourgeois — peut enfin avoir lieu (Alléluia !).

Revenons à des choses plus prosaïques dans la suite du livret (toujours page 1) :

« A l’instar des monnaies, les œuvres sont vouées à la dispersion »

Dès le troisième paragraphe du livret d’exposition, on tente de raccrocher laborieusement les wagons entre l’art (le sujet de l’expo) et la Monnaie de Paris (l’institution) avec un sophisme des plus idiots. On aurait tout aussi pu écrire « A l’instar des monnaies, les œuvres sont plates » (version Clement Greenberg), « A l’instar des monnaies, les œuvres sont dorées » (version Yves Klein), « A l’instar des monnaies, les œuvres sont circulaires » (version Yayoi Kusama), « A l’instar des monnaies, les œuvres ont une valeur pécuniaire » (version FIAC), « A l’instar des monnaies, les œuvres brillent » (version Jeff Koons), etc.

Blague à part, qui peut penser que les monnaies sont vouées à la « dispersion » ? Historiquement, la monnaie est un intermédiaire d’échange, un moyen d’échanger des biens sans être limité dans le temps ou l’espace, ce qui était par exemple le principal défaut du troc. Pour le dire simplement, le troc permet d’échanger un kilo de fraise contre un couteau, mais si je veux échanger ce même kilo de fraise contre ce même couteau dans 15 jours, il est peu probable que le kilo de fraise reste aussi frais que le couteau. De la même manière, si je cultive mes fraises à Montélimar et que je veux acheter un couteau à Osaka, il est fort probable que les fraises supportent mal le voyage et que leur valeur en soit altérée une fois arrivé chez le coutelier japonais. La monnaie est également un instrument de pouvoir (ce qu’est aussi l’art, mais dans une moindre mesure et surtout avec des bénéficiaires différés : l’artiste étant rarement celui qui exerce un pouvoir avec sa production alors que les États le font directement avec leur monnaie). Tout cela pour dire qu’il est rare d’assister à une dispersion de monnaie, comme il est rare d’assister à une dispersion d’œuvres d’art. Même dans les expositions comme Take Me (I’m Yours), ce qui se produit n’est pas une dispersion d’œuvre d’art mais une destruction ou une disparition. C’est notamment tout le sens d’une œuvre comme celle de Felix Gonzalez-Torres qui — très loin de la blagounette qui consiste à manger des sucreries dans une exposition — renvoie à la disparition du corps de l’artiste se sachant atteint du sida…

Dans les pages qui suivent, le livret égraine les explications plus ou moins convaincantes des œuvres plus ou moins activées dans l’exposition. Par exemple la pièce de Tiravanija composée de jarres en plastique noires censées contenir des boites de sardines qu’on attrape avec une canne à pêche aimantée, ne contiennent que rarement des boites de conserves selon l’aveu d’une gardienne de salle. Même chose avec les os du bonheur d’Angelika Markul qu’on ne peut obtenir qu’en faisant appel à une médiatrice, seule personne habilitée à actionner l’imprimante 3D qui ne peut débiter les précieux gris-gris qu’au rythme d’un toutes les 27 minutes.

Dans les explications des pièces, on retrouve le leitmotiv d’autosuggestion de l’exposition autour du thème « cette œuvre bouleverse les circuits commerciaux traditionnels/le rapport entre l’œuvre et le public/ le rapport au multiple/ le rapport à l’institution ». Le pompon revenant probablement à la notice de la pièce de Maria Eichhorn qui, pour expliquer son geste somme toute assez banal de demander à ses patrons aux curateurs de choisir leurs livres préférés pour le vendre à la librairie, déclare :

« L’artiste met à disposition du public, sous forme papier, une bibliographie correspondant aux choix d’ouvrages de chacun des trois commissaires : Christian Boltanski, Hans Ulrich Obrist et Chiara Parisi. Les références listées sont mises en vente dans la Librairie Flammarion-Monnaie de Paris, l’œuvre donnée par l’artiste ouvre ainsi vers un autre type d’échange — monétaire — si le public décide d’acquérir l’un des ouvrages listés. Maria Eichhorn explore les questions des ventes des œuvres d’art, la spéculation, du rôle des collectionneurs et des musées et des droits des artistes »

Je ne vois pas très bien comment vendre des livres dans une librairie Flammarion peut « explorer » autant de « questions », alors que je pensais naïvement que le cœur de métier d’une librairie de musée était de sélectionner des livres en lien plus ou moins étroit avec les expositions et de les vendre. Mais le meilleur est à venir dans la suite de la notice :

« Elle [Maria Eichhorn] repousse les limites du rôle traditionnel de l’artiste et utilise et subvertit souvent l’institution culturelle. »

Outre le fait que l’expression « subvertit souvent » est assez grotesque (on aimerait savoir à quelle période ? A-t-on établi un planning des heures de subversion ? si oui, peut-on l’afficher (ou en faire un multiple qu’on puisse emporter chez soi) ? est-ce que — par exemple — en ce moment, elle subvertit l’institution culturelle… ?). Cette phrase à elle seule pourrait symboliser toute la suffisance et la vulgarité de Take Me (I’m Yours) : prendre le public pour des idiots en leur jetant à la figure des pacotilles, pratiquer un entre-soi nauséabond et stérile, instrumentaliser les œuvres d’artistes (les morts n’ont plus leur mot à dire et les vivants peuvent difficilement refuser de participer à une exposition d’Hans-Ulrich Obrist), etc. Car il y a deux victimes dans cette exposition, d’un coté le public délesté de 12 euros et qui pour juguler l’angoisse de n’y rien comprendre va accumuler compulsivement des goodies dispersées dans l’exposition ; de l’autre, les artistes dont les œuvres parfois passionnantes, sont transformées en attractions de foire.

Rirkrit Tiravanija

Rirkrit Tiravanija

+++

[1] J’aurai pu me livrer au même exercice avec le livret « enfant », mais comme ils disent « maintenant, à toi de jouer ! ». Je ne résiste tout de même pas au plaisir sadique de citer la page 21 du dit livret qui, parlant de la tombola organisée par la Monnaie de Paris, précise de manière un peu lubrique : « tu peux gagner (si tu es majeur !) un dîner avec l’artiste » (ce n’est pas moi qui ajoute le « si tu es majeur » !).

[2] Terme un peu barbare qu’on peut traduire dans le cas précis de Take me (I’m Yours) dans le langage commun par l’expression « on prend les mêmes et on recommence ! ». Je signale que le terme de reenactment à une importance dans les débats artistiques et esthétiques de l’art contemporain au moins depuis le début des années 2000. Pour une synthèse et une mise en perspective critique à ce sujet, se reporter par exemple à l’article de Frédéric Wecker « Vers un art de répertoire ? » paru dans Art21, n°21, février/mars 2009, p. 51-56.

ART 21 wecker performance 1

wecker-2

ART 21 wecker performance 2

ART 21 wecker performance 3

[3] Ou mieux, de ne pas se sentir autorisé a entrer si on est bourdieusien !

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10 réflexions sur “Que nous dit Take me (I’m Yours) à la Monnaie de Paris ?

  1. Je vous adore! c’est tellement vrai ce que vous dites, j’ai eu les mêmes réactions que vous en voyant cette « non » exposition. Bravo et mercis pour votre texte!

  2. bravo Maxence, comme cela on se débarasse agréablement par un gros coup de rire de la mauvaise expérience desagréable de se voir transformé en consommateur strictu sensu (au moment ou on prend le sac Kraft avec Christian Boltanski comme Logo façon Dior). Même si on pourrait admettre que Boltanski joue son côté Ionesco-ironique, l’ensemble se résume bien parfaitement à ce que tu dis: autocélébration de Aichyou et ses potes (cf. la diffusion du point d’ironie, publié de sa copine Agnès B.).

    1. j’en avait même oublié ce sac kraft de CB. N’empêche qu’il arrive à entièrement attirer l’expo sur lui si j’en crois les visiteurs croisés sur les quais qui avaient tout cet énorme sac siglé du nom de l’artiste. Ils donnaient aussi un tout petit sachet à la caisse avec le billet d’entrée. la caissière m’a dit que c’était pour mettre les « objets » (je me disais bien que comme sac à vomi, c’était un peu juste!). je m’attendais à ce que ça serve à quelque chose, mais non…

  3. Bonsoir,

    Découverte rafraîchissante que votre blog !

    Je suis extrêmement curieuse de lire l’article « Vers un art de répertoire » de F. Wecker pour approfondir le sujet mais malheureusement je n’ai pas réussi à le trouver en ligne.
    Pourriez-vous m’aider ?

    Merci d’avance !

    Anaïs

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