Pourquoi un blog sur l’art contemporain ?

Jim Woodring

Jim Woodring

Lorsque je commençais à écrire régulièrement sur l’art, j’ai eu la chance d’écrire pour Art21. Ce magazine était assez ambitieux : le rédacteur en chef, Frédéric Wecker, encourageait ses rédacteurs à proposer des textes monographiques non seulement informatifs, mais surtout analytiques. Il faisait suffisamment confiance aux critiques pour nous laisser produire des textes parfois complexes où nous pouvions prendre des risques en parlant des œuvres en dehors des sentiers balisés par les communiqués de presse, le tout en environ 15.000 signes, chose rare dans les magazines, même spécialisés. Malgré toutes ces qualités, Art21 restait un magazine, c’est-à-dire que sa pagination était limitée, ce qui induisait qu’on y consacre les colonnes uniquement aux artistes qu’on soutenait.

art21

Le moment où je me suis dis qu’il y avait des choses publiables et d’autres qui l’étaient moins fut le jour où j’ai rendu un article consacré à l’exposition de Rodney Graham au musée du Jeu de Paume. Comme à mon habitude, j’ai écris un texte monographique retraçant l’œuvre de l’artiste ainsi que les enjeux qu’elle sous-tendait. Mais l’exposition ne m’avait pas totalement donné satisfaction, notamment concernant la manière dont étaient présentés les films de l’artiste (copies hébergées sur un serveur à la connexion capricieuse qui buguait régulièrement faisant apparaître les gros pixels caractéristiques de ce genre de dysfonctionnement). De plus, je trouvais que la manière de montrer ces films sur des écrans plats entrait en contradiction avec l’œuvre de Graham où l’idée projection et l’importance du cinéma sont centraux. J’avais alors fait part à Wecker de mon intention de parler de ces problèmes dans un encadré plus spécifiquement consacré à l’exposition. Wecker était assez embêté par ma demande parce qu’il n’avait jamais fait ça à Art21 et aussi parce que le musée du Jeu de Paume faisait partie des rares annonceurs du magazine. Aujourd’hui je comprends les arguments de Wecker (le modèle économique d’un magazine exigeant sur l’art contemporain étant précaire… Art21 à d’ailleurs mis la clé sous la porte quelques numéros plus tard), mais à l’époque je fus assez frustré. J’ai donc décidé de trouver des moyens de diffuser de la critique d’art – ou plus exactement de la critique d’exposition — de manière « plus libre ».

Dans un premier temps, j’ai pensé à éditer un « gratuit » sur le modèle de Particules — une des revues les plus intéressantes de l’époque — avant de me rendre compte que tout cela avait un coût et qu’il faudrait tôt ou tard trouver de l’argent quelque part (ce qui n’est pas mon fort !). Chercher des fonds prendrait du temps sur ce qui m’intéresse vraiment, c’est-à-dire écrire sur l’art contemporain. Je ne pouvais pas non plus éditer un fanzine « fait à l’arrache » comme quand j’étais ado (le DIY n’était pas encore redevenu à la mode…).  A cela s’ajoutait la question de la distribution, activité tout autant chronophage. J’ai donc rapidement décidé de faire un blog.

Le blog me paraissait être la forme idéale. Sa réactivité et son interactivité (en théorie !) étaient un bon compromis entre mon envie d’écrire, de débattre, et ma flemme absolue de trouver des sources de financement et de faire le tour des lieux d’art avec mon paquet de fanzine sous le bras. C’est comme ça qu’est né Osskoor en 2010.

Si au départ, je réservais Osskoor à de la critique d’exposition, assez rapidement ce que j’y publiais à pris de l’ampleur, si bien que lorsque je proposais des articles dans la presse traditionnelle, je me sentais un peu l’étroit. De plus, suite à l’expérience de Art21, je me posais de plus en plus de questions sur la viabilité d’une critique d’art « papier ». Sur ce point, je rejoins James Elkins : la critique d’art n’intéresse pas grand monde, en tous cas pas suffisamment de personnes pour permettre à une publication réellement libre de survivre. J’avoue que ce constat m’offrait aussi une bonne raison de ne plus perdre mon temps à essayer de placer des textes ici ou là, qui plus est pour une rétribution symbolique… J’ai donc rapidement publié l’ensemble des mes textes sur Osskoor.

La liberté financière est un aspect important de ma pratique de critique. Car si on regarde les choses un peu froidement, les magazines tirent une partie non négligeable de leurs recettes de la publicité. Même si cette portion est parfois faible, elle ne manque pas d’avoir une incidence déterminante sur le contenu du magazine. Au-delà de la pollution visuelle que constituent les publicités, elle ne permet concrètement pas la viabilité à long terme d’une publication très spécialisée. C’est donc aussi pour ces raisons politiques que je choisi de ne pas encombrer Osskoor de publicités. J’ai aussi essayé les affiliations amazon, mais leurs services m’ont envoyé un gentil courriel qualifiant mon site de « pornographique ». Bien sur Osskoor a un cout (surtout en termes de temps… pour le reste, cliquez sur le bouton jaune « buy now » dans la colonne de droite !), mais ces décisions me reviennent en propre, ce qui me permet d’offrir aux lecteurs un contenu que je juge pertinent, ouvert au débat et à la discussion.

Même si depuis j’ai mis en place un système de soutient financier à Osskoor afin de payer l’hébergement du blog et de freiner les publicités intempestives (le bouton en dessous de « Soutenez Osskoor » dans la colonne de droite), mes sources de revenu proviennent essentiellement de mon activité de professeur d’esthétique en école d’art. Même si cette liberté est une forme de contrainte, elle me parait bien moindre que de dépendre d’un réseau qui procède fatalement d’un jeu de connivences plus ou moins subies. Une telle position me parait difficilement tenable dès lors qu’on choisi de défendre une pratique évaluative de la critique d’art et pas seulement une approche factuelle ou descriptive. Je ne critique absolument pas mes collègues critiques d’art dont la seule source de revenu est leur écriture — activité souvent combinée au commissariat d’exposition —, mais il est indéniable que leur liberté de parole est entravée par la nécessité de conserver de bons rapports avec le milieu. Pour ma part, même s’il m’arrive de recevoir des catalogues ou de faire des « voyages de presse », cela n’induit pas dans ma pratique une obligation d’écrire quelque chose à leur sujet.

L’autre forme de liberté que m’aménage le blog concerne le temps que j’y consacre. Il m’arrive de ne rien écrire pendant plusieurs semaines, soit que je n’ai rien d’intéressant à dire soit que je suis pris par d’autres activités. Cette attitude serait difficile à soutenir dans la presse traditionnelle où on disparait rapidement dès lors qu’on s’absente un peu. Et puis, il existe une forme de satisfaction personnelle à voir évoluer Osskoor, sa fréquentation — qui sans être délirante (11.000 vues le mois dernier pour plus de 200 posts depuis 2010) m’étonne toujours —, être « le seul maitre à bord » en assumant mes enthousiasmes et mes coups de griffe.

La liberté dans la forme de mes textes est également un des aspects stimulant de l’aventure. La presse contraint largement le type de texte qu’on rédige qu’il s’agisse de leur format ou de la manière dont on dit les choses. Le blog me permet de produire des textes analytiques « classiques », mais aussi de m’aventurer vers d’autres formes plus fictionnelles, narratives, expérimentales, voire poétiques.


 

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