Censure aux Beaux arts de Paris, les questions qui fâchent !

A l’occasion de l’exposition collective « Un week-end de sept jours », l’artiste chinoise Ko Siu Lan a choisi de présenter une œuvre composée d’une série de 4 bannières sur lesquelles on peut lire « Travailler » « Plus » « Gagner » « Moins ». Inspirée du désormais célèbre slogan de notre Gigotant Monarque (cf. la géniale Chronique du Règne de Nicolas 1er de Patrick Rambaud dont vient de sortir de troisième tome), cette installation au fronton des Beaux arts de Paris était sensée interroger la valeur « travail » en temps de crise…

une authentique censure honteuse

Ce genre d’œuvre n’est pas tellement nouveau (c’était même très à la mode dans les années 90), le résultat ne cassait pas trois pattes à un canard et personne n’en aurai probablement parlé sans cette affaire de censure.

Presque immédiatement, la machine à débiter les sempiternels couplets du « la France est devenue réactionnaire » (ce qui suppose qu’elle avait cessé de l’être !) s’est enclenchée avec une application quasi Stakhanoviste. Et la liberté bafouée de l’artiste (bête-comme-un-peintre) qui déclare benoitement : « Je trouve dur [t’as raison ma fille, la vie c’est trop dur !] de découvrir que cette forme de censure brutale [on avait oublié qu’il existait une censure sympa et douce] puisse se produire en France. Il n’y a même pas de place pour la discussion [n’est ce pas justement le principe de la censure ?], tout se passe dans mon dos et celui de la commissaire […où l’on découvre que les artistes et les commissaires ne sont là que pour amuser la galerie]. Encore plus dur que cela se produise dans la plus ancienne école d’art française [lieu de la reproduction institutionnelle et donc de l’apprentissage des codes en vigueur dans le « milieu »], où l’on est supposé encourager l’expression la plus libre [enfin, il y a quand même un concours à l’entrée et à la sortie] des artistes. »… à quoi on aurait pu ajouter que la guerre « ce n’est pas bien » et que les (petits) enfants qui meurent de faim en Afrique « c’est injuste »…

Une fois de plus, lorsque de pareils cas apparaissent — c’est-à-dire le cas particulier d’une censure décidée par une institution (et non un procès intenté par une association lobbyiste) —, on ne se pose jamais les bonnes questions : Qu’est-ce que les artistes cherchent réellement à montrer (ou démontrer) avec ce type d’œuvre ? Quelles raisons objectives poussent les institutions à promouvoir ces travaux (même si ils finissent par être censurés) ? Quelle est la « pertinence » de l’œuvre incriminée.

Sur le premier point, il est toujours assez drôle de voir qu’un artiste qui prétend faire de « l’art politique » s’étonne de prendre des coups. C’est vrai que dans le monde douillet des happy few de l’art contemporain, la politique c’est juste « dénoncer les justices » (comme Miss France) et tenter de transformer cette dénonciation de produit (comme Miss France) injectable sur le marché de l’art. C’est dire si le « principe de plaisir » passe largement avant le « principe de réalité ». Les questions politiques ne sont, quant à elles, jamais réellement abordées, c’est beaucoup trop ennuyeux.

Sur le deuxième point, il y a cette fameuse idée qui veut que l’art doive nécessairement être subversif ou critique pour être intéressant. Comme le job des musées et centres d’art, c’est de montrer de l’art intéressant, alors il faut qu’il y ait ce genre de pièce dans leur programmation. Et si ça crée une petite polémique, ce n’est pas plus mal (il n’y a rien de pire qu’une œuvre politique qui fait consensus. A ce propos, Warhol raconte quelque part, qu’il avait compris que le communisme était mort le jour ou il avait vendu une œuvre représentant le marteau et la faucille au patron de la Fiat pour la mettre au dessus de sa cheminée).

Une fois la polémique déclenchée, il reste trois postures possibles pour l’institution : 1) faire le mort (ce qui est difficile, car ce n’est qu’a l’occasion de ce genre de polémique qu’on va parler de leur lieu dans les médias généralistes) ; 2) S’offusquer et prendre la défense de l’artiste (dans ce cas, l’institution à tendance à se substituer à l’artiste et à faire comme si les deux entités n’en faisaient qu’une… à méditer lorsqu’on opère dans le genre « art politique »!) ; 3) Tenter le compromis entre l’artiste et les pouvoirs publics (qui sont le plus souvent ceux qui donnent les subvention pour faire fonctionner les structures).

Il est clair que les deux dernières solutions offrent une surface médiatique plus ou moins grande à l’institution qui se retrouve de fait au cœur d’une actualité.

La troisième solution parait au premier abord la plus rationnelle (et selon moi la plus courageuse), mais elle n’est que rarement choisie (sauf dans le cas de la censure de Ko Siu Lan !) car pas tellement glamour.

La seconde posture — qui également la plus hypocrite — reste la plus facile à tenir dans le monde de l’art, c’est pourquoi c’est celle qui est le plus souvent choisie, quitte à passer par-dessus l’artiste pour organiser sa « défense » alors que ce dernier n’avait rien demandé.

Troisième et dernier point, la question de la pertinence d’une œuvre dite « politique ». Cette question est probablement la plus difficile à trancher car elle fait intervenir une part de subjectivité. Mais il existe toutefois une part objective dans ce genre de jugement comme par exemple le lien avec l’actualité artistique, l’inscription de l’œuvre dans une « tradition » et si cette œuvre constitue une « redite » de cette tradition, les qualités formelles de la pièce, etc. Or avec une œuvre comme celle de Ko Siu Lan, on a vraiment l’impression de se retrouver face à un vieux machin de Kruger, Holzer ou Haacke en moins intelligent. Pour dire, on dirait presque une œuvre de Jota Castro tant il parait très peu risqué d’attaquer Sarkozy (et le pouvoir en général) dans le monde de l’art ! Mais que les artistes soient rassurés, le monde de l’art n’a qu’une très faible conscience historique : récemment un galeriste avec qui j’évoquais un jeune artiste dont le travail me paraissait être du copier/coller des œuvres de Support/surface me disait que « le marché de l’art a une mémoire grande comme ça (en me montrant un petit espace entre son pouce et son index) »

Le drame dans cette nouvelle affaire de censure, c’est qu’on ne parle de l’art contemporain qu’à l’occasion de ce genre de chose et jamais des artistique ayant une œuvre intéressante comme on peut en voir en ce moment dans certaines galeries parisiennes (Yoko Fukushima chez Lacen, l’expo de groupe Ellipse/Eclipse chez Schleicher-Lange, Hernan Bas chez Perrotin, etc.).

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si tu es éditeur, « transgression et institution » était mon sujet de thèse, manuscrit toujours pas publié!…

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