Brian Aldiss et le Land Art New-yorkais

Brian Aldiss photographié par Jay Goldmark

Je viens tout juste de terminer la rédaction d’un article pour la revue Marges consacré à l’imaginaire science-fictif de Robert Smithson, figure de proue du Land Art new-yorkais des années 1960-1970. La mort brutale de l’artiste et l’aspect prolifique, voire par moments énigmatique, de son oeuvre ont produits beaucoup des récits parfois délirants (je me souviens avoir lu dans un livre que je ne citerai pas (par charité païenne) que la mort de l’artiste était inscrite dans ses oeuvres  : la spirale étant l’annonciation des hélices d’hélicoptère dans lequel il trouva la mort…). Mais une des choses les plus énervantes est la référence constamment faite aux livres de Brian Aldiss Eathworks (Terrassement en français) et Cryptozoïc (plusieurs versions du titre selon les éditions anglaises ou américain : Cryptozoic! ; An Age, Cryptozoic ; et Cryptozoic ; en français il est traduit par Cryptozoïque ) que visiblement les théoriciens de l’art n’ont pas lu. Alors afin que leurs C/C soient au moins justes, voici des résumés des deux volumes.

Eathworks (1965)

Campé dans un univers futuriste postindustriel aux allures moyenâgeuses, Earthworks narre les aventures de Knowle Noland, ancien esclave ayant obtenu son affranchissement (il est capitaine d’un navire de fret) en dénonçant un réseau de résistant (« les voyageurs »). En cette période, l’Occident à perdu sa domination du monde et c’est en Afrique que désormais tout se joue. Une partie de la population est réduite à l’état d’esclavage et travaille dans d’immenses exploitations agricoles gardés par des geôliers spécialement brutaux, climat rappelant l’univers concentrationnaire.

Brian Aldiss, Eathworks (couverture de l'édition américaine citée par Smithson)

Durant tout le roman, Knowle Noland va se débattre avec une  paranoïa prothéiforme qui lui fait voir une « forme », une histoire d’amour épistolaire vécue par procuration (une liasse de lettres d’amour trouvées sur un cadavre repêché en mer) et des intrigues géopolitiques assez basiques (une sorte de Yalta du futur qui se tiendrait entre nations totalitaires) dont le héros ne parvient jamais à comprendre tout à fait les enjeux. Au delà de la personnalité peu reluisant de son personnage principal, Aldiss a tout de même doté ce dernier d’une capacité particulièrement peu répandu dans ce futur : il maîtrise la lecture. Le roman d’Aldiss est composé de nombreux flashbacks probablement afin  de retranscrire le désordre mental du protagoniste.

couverture de Eathworks de Brian Aldiss illustrant généralement les articles sur le Land Art.

Si on met de côté la construction du roman lui-même, c’est-à-dire les flashbacks — procédé narratif assez courant dans la littérature de science-fiction, et qui pourraient faire penser au concept d’entropie notamment développé par Smithson —, il paraît difficile de tracer une parenté entre le roman et les ambitions du Land Art.

D’autre part, Earthworks est loin d’être le meilleur roman d’Aldiss. L’intrigue n’est pas captivante, les personnages un peu bâclés, ce qui donne l’impression qu’il s’agit d’une nouvelle que l’auteur britannique a étiré afin d’en faire un roman.

Brian Aldiss, Earthworks, (première édition anglaise)

Cryptozoïque (1967)

Cryptozoïque narre les aventures d’un artiste vieux garçon et misanthrope dénommé Edward Bush. Bush est envoyé dans le passé par l’institut Wenlock pour réaliser des « assemblages spatio-cinétiques[1] » (« ASC ») pour les ramener dans le présent en 2093. L’artiste a été sélectionné en raison de ses aptitudes pour les voyages dans le temps et sa bonne résistance à la drogue (le CSD[2]) qui permet ces périples temporels baptisés « dérive mentale[3] ». Dans Cryptozoïque, ce sont les aptitudes psychiques individuelles qui offrent des possibilités plus ou moins grande de voyager dans le temps, et plus on a de grandes capacités, plus on peut voyager à proximité du présent (limite de dérivation temporaire de Bush est 1910) : « Si tu penses à l’univers spatio-temporel comme à une gigantesque pente de l’entropie dans laquelle le présent réel se trouverait toujours au point où l’énergie est la plus élevée et le passé au point de plus basse énergie, alors, de toute évidence aussitôt que nos esprits sont libérés du temps qui passe ils retournent en arrière vers ce point d’énergie minimale, et plus nous nous rapprochons du point le plus élevé, plus le voyage est difficile[4]. ».

Presque tout le monde peut donc faire du tourisme temporel dans la préhistoire, mais les périodes modernes sont réservés aux plus aguerris. Lorsque Bush revient d’une mission de deux ans (mission qu’il a prolongé sans en référer à sa hiérarchie), le régime politique a changé et le Général Bold à pris le pouvoir appuyé par Wenlock (théoricien du temps). Ce nouveau régime va à son tour engager Bush non plus pour ses talents artistiques, mais pour aller, dans le passé proche, assassiner un opposant qui a développé une nouvelle théorie sur le temps (le professeur Silverstone). Au lieu d’en tirer des conclusions politiques, Bush y voit une opportunité artistique : « Il comprenait qu’il était moins un artiste qu’un dériveur mental, le premier d’une nouvelle race dont tout le métier serait la dérive. Il comprit qu’il préférerait mourir que de perdre cette liberté sauvage ; et, comme un corollaire à cette découverte, il perçut qu’en interprétant sa personnalité selon ces nouvelles bases, il pourrait  enfin parvenir à une nouvelle forme d’art, une nouvelle Zeitgeist schizophrénique[5]. ».  Bush finit par trouver Silverstone qui lui révèle sa théorie révolutionnaire avant de mourir : la théorie de « l’inversion temporelle » (idée que le temps se déroulerait en fait à rebours de notre mort vers notre naissance impliquant une théorie de l’Historie radicalement bouleversée). Bush retourne alors dans le présent mais ne peut s’empêcher de vouloir diffuser la théorie de Silverstone, ce qui lui vaudra d’être interné pour folie.

Cryptozoïque est un roman complexe à la fois dans sa forme mais également dans les enjeux philosophiques qu’il mobilise. Le véritable moment de bravoure du livre réside dans les pages où Silverstone expose sa théorie du temps. Ces pages sont réellement vertigineuse et incitent le lecteur à tenter de reconstruire l’histoire en prenant en compte cette théorie vertigineuse.

L’autre aspect qui me parait intéressant dans Cryptozoïque est  que contrairement à nombres de romans de SF, ici ce n’est pas le comportement de l’homme qui va mener l’humanité à sa perte ou une quelconque agression extérieure, mais simplement une conséquence logique et mécanique de la structure du temps. Dès lors le combat ne se fait plus à coup de pistolets lasers contre d’épouventables BEMs (Bug-eyed-monsters) chers à la SF[6], mais sur le plan purement théorique. Ce qui se passe dans le roman après l’exposition de la théorie de Silverstone me semble être uniquement destiné à clore le récit suivant les grilles classiques de la du genre.

+++

J’en profite pour citer Bear Alley,où l’on trouve toute une série de couvertures de romans policiers et livres de Sf.


[1]    « spatial-kinetic groupage » dans la version originale

[2]    Le traducteur de l’édition française à conservé le terme CSD probablement à la référence relativement explicite au LSD, acronyme renvoit probablement (d’autant plus de que « C » de CSD n’est jamais explicité par Aldiss).

[3]    « mind travel »

[4]    Brian Aldiss, Cryptozoïque, op. cit., p. 41.

[5]    ibid., p. 92,

[6]    voir à ce sujet l’excellent livre assez drôle de Kinsley Amis sur l’histoire de la SF (L’Univers de la Science-Fiction, Peite Bibliothèque Payot,1960).

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