« Exhibition : L’invention du sauvage » au Quai Branly

Autant le dire d’emblé, je ne fais pas parti des fans du Musée du Quai Branly et cela pour plusieurs raisons : 1) le pillage des collections du Musée de l’Homme[1] ; 2) une approche des collections plus proche du salon des antiquaires que de l’université (ça me fait toujours mal de voir « salle de lecture Jacques Kerchache »!) ; 3) Un oubli total de tous les questionnements autour des notions de primitivisme et d’art « premier » (de Robert Goldwater à Sally Price) sans oublier les théories postcoloniales développées dans les cultural studies anglaises et nord américaines ; 4) une architecture affligeante (l’immense boyaux sans intérêt architectural qui mène aux collections est simplement indigeste et davantage encore avec l’animation lumineuse qui l’habille) à peine sauvée par le jardin. Donc, malgré le sujet passionnant de l’exposition « Exhibition » (les zoos humains), j’y allais un peu à reculons.

Bien sur, cette expo reprend l’ensemble de tout ce que je déteste dans les expositions contemporaines et particulièrement celles du Musée du quai Branly, notamment une scénographie « train fantôme » (salles plongées dans le noir avec des éclairages ponctuels sur les pièces pour donner un aspect « théâtral ») qui empêche aux myopes (comme moi) de bien apprécier certaines pièces présentées. On comprend bien que l’aspect théâtral est là pour rappeler l’ambiance foraine des Barnums, mais il ne faudrait pas non plus sacrifier la lisibilité au profit d’une « bonne idée » de scénographie (ce qui se fait d’ailleurs de plus en plus, cf. l’expo « Soudain déjà » à l’ensba). Pour « Exhibition », les salles sont particulièrement petites, ce qui rend la circulation difficile dès lors qu’il y a plus d’une dizaine de personnes dans la même salle ;  impossible, donc, de la visiter avec des scolaires.

Exhibitions, l'invention du sauvage (© musée du quai Branly, Gautier Deblonde)

Hormis ces quelques points négatifs, l’exposition est réussie. C’est l’occasion de voir « en vrai » un certain nombre de documents comme les affiches des Barnums (que je ne les croyais pas aussi grandes — elles permettent aussi de comprendre où Robert Crumb a puisé son inspiration lorsqu’il réalisait des pochettes de disques de rock… de là à dire que Crumb considérait Janis Joplin et ses compères comme échappés d’un zoo…). On peut aussi voir des bustes et des portraits de « sauvages » amenés en Europe pour divertir les rois, puis leur population. On comprend alors la manière dont s’est construite l’industrie du spectacle (le show-business) par l’exhibition de la différence sous la forme du grotesque et de l’effrayant ; processus qui est toujours à l’œuvre (il suffit d’allumer sa télé pour s’en convaincre !). Des films d’archive sont aussi présentés, ils permettent d’appréhender concrètement la manière dont se déroulaient ces spectacles. Et souvent, c’est très glauque, ça ressemble à du Dickens ou au début du film de Lynch,  Elephant Man, quand on voit John Merrick (Elephant Man) battu par son « propriétaire ».

Dernier petit grief concernant le cheminement général de l’exposition : le glissement du la forme foraine au zoo humain institutionnel n’est pas suffisamment mise en perspective, car il s’agit selon moi de deux projets différents. Le premier est avant tout « festif » (même si ce terme fait froid dans le dos), alors que le second est avant tout « politique » par le biais de la « pédagogie », même si l’aspect politique imprime le sous-texte du premier projet.

Autre élément dont les lacunes se font largement ressentir dans la fin de l’exposition concerne l’invention du « Noble Sauvage » dont il n’est quasiment pas question dans « Exhibition ». Comme le démontre bien Jimmie Durham, c’est par le biais de l’invention de cette figure inédite que les colonisateurs sont parvenus à faire accepter leur situation de colonisés aux populations dominées[2]. Cet aspect est d’autant plus parlant lorsqu’on observe les toiles de Geroge Catlin qui représentent des amérindiens posant stoïquement ; postures qui vont constituer un des mythes étasunien de l’amérindien (le boutique du quai Branly va assez loin dans cette caricature : elle consacre une table entière aux « sagesses » exotiques (amérindiennes, africaines, indiennes, etc.) alors que les ouvrages « sérieux » (donc occidentaux) sont mis à part sur un autre présentoir distinct).

Toujours concernant le traitement de la salle consacrée aux spectacles indiens, il est assez troublant — par exemple — de voir que le Musée reprend l’appellation des colons pour désigner les leaders politiques amérindiens comme c’est le cas pour Tatanka Iotanka uniquement désigné par « Sitting Bull ». Une fois de plus, je me dis que je ne devrai pas lire les textes de Jimmie Durham avant d’aller voir une exposition pareille, car malgré la bonne volonté affichée par l’institution, le projet se prend les pieds dans le tapis parce qu’incapable de traiter une question politique dont pourtant les débats sont publics depuis plusieurs décennies ! Mais bon, le Musée du Quai Branly est avant tout un projet esthétique…

George Catlin, Shon-ta-yi-ga, Petit-Loup, 1845. Portrait réalisé sur commande du roi Louis-Philippe suite à la représentation donnée par les Iowas au Louvre en avril 1845.

En dépit de la bonne tenue générale de l’exposition, le tableau se gâte à la fin avec le documentaire d’une dizaine de minutes de Rachid Bouchareb sur les zoos humains et surtout le spot publicitaire de Vincent Elka.

Le documentaire de Rachid Bouchareb débute plutôt bien car il présente des images d’époque qu’il commente de manière assez objective, même si il ne va pas aussi loin que Les Statues meurent aussi, film d’Alain Resnais et Chris Marker datant pourtant de 1953 (soit cinq ans avant la fin des zoos humains!) . Pour une raison qui échappe, les dernières minutes sont une sorte de manifeste antiraciste niais et sans mise en perspective. Le plus étonnant est d’affirmer que ce sont les zoos humains qui ont popularisé le racisme, alors même qu’on sait que le racisme existait avant cela et qu’il perdure après la fin des zoos humains. La question de l’invention d’un racisme « à la Française » est bien plus complexe que cela et est probablement à mettre en perspective avec une certaine vision de l’universalisme (à la française), de l’invention de la nation et d’un Etat jacobin. Ainsi, c’est un peu court de dire que seuls zoos humains ont inventé le racisme, même si ces présentations ont clairement contribué à accompagner les préjugés raciaux.

Chris Marker et Alain Resnais, Les Statues Meurent Aussi, 1953.

Beaucoup plus honteux, le film de Vincent Elka — spectaculairement présenté sur trois écrans simultanément — constitue un mélange globiboulguesque pseudo-humaniste du plus mauvais effet. Le but affiché du film, dont le titre évocateur est Qui est votre sauvage (2011), est de montrer que le sauvage n’est pas forcement celui qu’on croit. Soit ! Au rythme cadencée, sur trois écrans (spectaculaire : on retrouve Barnum comme retour du refoulé !), sont alors diffusés des témoignages de gens « différents » ou qui se ressentent comme tels.

Or c’est là que le bas blesse : le film mélange les témoignages (qui paraissent assez peu naturels au demeurant !) de gens qui n’ont pas choisi leur différence (un couple d’homos, un noir, un nain, un trisomique, etc.) et ceux qui ont choisi d’en afficher une (une musulmane voilée, un juif)…

La encore, la question politique fondamentale est évacuée au profit de propos totalement ineptes. Si on imagine bien la difficulté au quotidien qui est celle d’homosexuels ou d’individus souffrants d’un handicap, en revanche on comprend moins bien la place accordée à la musulmane voilée. Cette dernière explique (fautes de français à l’appui, histoire de renforcer encore la caricature au passage !) qu’elle ne peut pas être homophobe parce qu’elle-même victime de discriminations en raison de son voile. En d’autres termes, cela voudrait dire qui si elle ne portait pas le voile, alors elle pourrait se permettre d’être homophobe ! Sans oublier que porter un voile est un acte volontaire et non quelque chose  d’indépassable qui nous serait imposé à la naissance ou par les événements de la vie, comme un handicap par exemple.

Cette vidéo participe — probablement malgré elle — à l’islamophobie, car elle enferme les musulmans dans la posture caricaturale de l’intégriste qu’essaye d’imposer certains médias main-dans-la-main avec la droite conservatrice (UMP et FN). Bien qu’habitant dans le 9-3, rares sont les musulmans que je connais qui portent le voile ou de longues barbes, comme mes amis juifs ne se promènent pas toute la journée arborant une kippa laissant apparaitre leurs péots, et mes amies catholiques n’ont ni serre-tête en velours bleu-marine ni jupe plissée. C’est en prolongeant les caricatures qu’on poursuit le projet raciste, et c’est vraiment dommage que cette plutôt bonne exposition se termine sur cette note rance.


[1] Voir à ce sujet l’excellent livre de Bernard Dupaigne Le Scandale des arts premiers qui retrace la genèse de ce projet.

[2] Jimmie Durham, « American Indian Culture. Traditionalism and Spiritualism in a Revolution Struggle » (1974), repris dans A Certain Lack of Coherence, Kala Press, 1993.

+++

Musée du Quai Branly, Paris, du 29 novembre 2012 au 3 juin 2012.

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7 réflexions sur “« Exhibition : L’invention du sauvage » au Quai Branly

  1. bizarrement je ne serai pas totalement en désaccord avec vous, pour le reste je vous trouve assez excessif sur d’autres aspects du film. On stigmatise sur une apparence sans la dépasser. Donc une musulmane voilée on la stigmatise, une musulmane non voilée, bcp moins sinon pas du tout selon les milieux. Et oui parfois Hanane fait des fautes. je devais lui faire répéter ?

    C’est une œuvre de commande avec son cahier des charges. Au sein d’une très grosse institution. Avec le chapeautage de trois commissaires.

    et ça vous l’oubliez, car vous n’avez pris le risque de la production proprement dite, mais bien plutôt de l’énième critique qui au fond ne sert à rien sinon celui de faire bander votre orgueil de grands frustré de la création pure et dure. Celle qui subit la critique par exemple.

    pour le reste je ressens bcp de rancoeur, de malaise et de frustration dans la critique générale. et pourtant il y a des points que je valide dans votre attaque. je savais où j’étais et j’ai fait en fonction.
    on est dans le journalisme pas dans l’art. et j’ai articulé des témoignages c’est tout. avec deux effets basiques de transition par dessus.

    non la bonne soeur est fausse ! incroyable !
    et si 3 écrans ça vous impressionne niveau barnum, là je peux rien pour vous monsieur le fonctionnaire.

  2. Plusieurs remarques au commentaire de Vincent Elka, auteur de la vidéo présenté en clôture de « Exhibition » :

    1)Le fait que ce soit une commande d’une grosse institution ne concerne pas le public et n’excuse rien. Libre à l’artiste de refuser un cahier des charges si il lui parait incohérent ou en désaccord avec ses principes, et à mon avis c’est de cette manière qu’on construit une oeuvre. Vous pouvez être motivé par l’appât du gain (ce qui n’est aucunement répréhensible, il faut bien vivre!) mais à ce moment là, donner des leçon de moral me parait un peu déplacé.

    2)Je n’ai pas vu beaucoup de critiques de cette exposition, c’est pour cela que je me suis permis d’en faire une, d’autant plus que les questions post-coloniales et de l’exposition de l’exotisme en occident font partie de mes sujets de recherche.

    3)Je ne pense pas également que ce clip soit de la « création pure et dure », vous l’avouez vous même à demi mot en disant qu’il s’agit d’une oeuvre de commande avec un cahier des charges long comme le bras. Si j’avais tenté une analyse artistique ou esthétique de votre clip, je pense que j’aurai été beaucoup plus sévère (chacun des effet visuel sombre dans le pathos le plus complet, les transition sont absolument kitsch, etc.).

    4)je ne sais pas si vous êtes dans l’art avec ce clip, mais je pense que vous êtes encore moins dans le journalisme. C’est faire offense aux journalistes (je ne parle pas de Pernaut ou Elkabbach) que de confondre la communication (ou la pub) et cette belle profession qui demande rigueur, sérieux, une culture politique,un travail de terrain, etc. Par exemple, mêler témoignages réels et acteurs (« la bonne soeur est fausse » comme vous dites), ce n’est pas du journalisme mais de la fiction.

    5) c’est tout de même un peu facile d’accuser l’autre de frustré (ou de fonctionnaire, ce qui est la même chose dans le discours poujadiste classique) quand il émet une critique sur votre production. Et même si j’étais frustré, ça ne change rien à l’aspect problématique de ce clip que chacun jugera.

    6) Quel est l’intérêt d’un dispositif à 3 projections monumentales si ce n’est d’impressionner le spectateur, de lui en mettre plein la vue (comme Barnum) ? Si tel n’était pas le cas, pourquoi ne pas l’avoir mis sur des moniteurs ou des écrans plus modestes?

  3. J’habite à Buenos Aires et je viens de feuilleter le catalogue de l’exposition qu’un ami m’a ramené, je n’aurais pas l’occasion de voir l’exposition et j’ai trouvé votre critique très instructive pour essayer de m’imaginer « l’ambiance » de l’exposition, qu’on ne retrouve bien évidemment pas dans le catalogue et qu’on ne retrouve pas non plus dans les critiques journalistiques classiques. La scénographie « train fantôme » que vous décrivez à fait écho à des propos entendus en cours récemment (je commence une recherche dans le courant des museums et cultural studies) par une directrice d’un musée, architecte de formation, « un bon montage est un montage qui ne se voit pas », dans le sens qui n’occulte pas les oeuvres exposées ou qui n’exacerbe pas le propos de fond. En regard de votre critique, il me semble que la scénographie présentée dans l’exposition est un bon contre-exemple à ne pas suivre.

  4. C’est tout le problème des expo très documentées réalisées dans un petit espace : trop de choses et pas assez de place (donc il faut faire du tri…). En fait le catalogue est bien mieux de l’exposition, même si l’abondance d’image exposée est une expérience assez troublante.

  5.  » Un oubli total de tous les questionnements autour des notions de primitivisme et d’art « premier » (de Robert Goldwater à Sally Price) sans oublier les théories postcoloniales développées dans les cultural studies anglaises et nord américaines »
    Bonjour je suis très intéressé par ce sujet, pouvez vous m’en dire plus? ou alors me conseiller des lectures?
    Je rentre tout juste de cette exposition et je partage votre opinion à propos de l’oeuvre de Vincent Elka. Qu’est ce que c’est bien pensant! « C’est mal de juger les gens sur leur apparence… »
    Pour revenir sur votre dernière remarque « Cette vidéo participe — probablement malgré elle — à l’islamophobie, car elle enferme les musulmans dans la posture caricaturale de l’intégriste qu’essaye d’imposer certains médias main-dans-la-main avec la droite conservatrice (UMP et FN). Bien qu’habitant dans le 9-3, rares sont les musulmans que je connais qui portent le voile ou de longues barbes, comme mes amis juifs ne se promènent pas toute la journée arborant une kippa laissant apparaitre leurs péots, et mes amies catholiques n’ont ni serre-tête en velours bleu-marine ni jupe plissée. C’est en prolongeant les caricatures qu’on poursuit le projet raciste, et c’est vraiment dommage que cette plutôt bonne exposition se termine sur cette note rance. »
    S’il est vrai que ce film mélange deux types de personnes exclues comme vous le précisez, le fait de portait un vêtement traditionnel n’est pas toujours signe d’extrémisme. Le racisme est aussi culturel, sous entendre qu’un être normal, pas extrémiste, ne doit pas porter de kippa, de voile ou de robe plissé n’est ce pas une forme d’intolérance? Est ce que ce n’est pas regarder l’autre à travers sa culture? Un homme tolérant ne devrait il pas accepter que SA norme n’est pas universelle? Et en ce sens toutes les apparences peuvent être discriminantes. Gauchiste comme je suis, quand je vois des étudiants de droit se ballader en costard dans la rue, au fond de moi, je les critique ou du moins j’ai un préjugé sur eux…
    Bref, je sens que je m’égare et mes idées ne sont pas très claire, je vous remercie pour ce brillant article et vous serais très reconnaissant si vous me répondiez

    1. Merci pour vos remarques,c’est vrai que c’est toujours assez compliquer de synthétiser ces problématiques liées à l’identification des personnes en lien avec la manière dont ils affichent leur appartenance religieuse ou culturelle (la barrière est souvent assez confuse d’ailleurs dès qu’on parle des monothéismes et de leur adaptions locales. Je pense que c’est autant vrai pour le christianisme que pour les autres religions…)
      Pour le reste; vous pouvez lire le livre de Sally Price qui est vraiment trés bien (Arts Primitifs, regards civilisés). Il y a aussi des articles d’artistes comme Araeen ou Jimmie Durham qui parlent trés bien de ce type de problématiques (un numéro de la revue Livraison (n°12, été 2009) en faisait une petite anthologie trés intéressante.

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