Où en est la critique d’art sur internet ?

Le 10 avril dernier, Jens Emil Sennewald organisait une table-ronde autour de la pratique de la critique d’art sur internet à l’Institut Suédois. Etaient invités Erlend Hammer (rédacteur en chef de la revue scandinave KUNSTKRITIKK), Emilie Bouvard (rédactrice en chef du site Portraits), Christian Gattinoni (rédacteur en chef de la web-revue lacritique.org), Jean Louis Poitevin (rédacteur en chef de la web-revue www.tk-21.com) et Philippe Régnier (directeur de la rédaction du journal électronique Le Quotidien de l’art).

Chacun des intervenants avait des choses à dire sur le sujet hormis peut-être le directeur du Quotidien de l’art, journal qui s’adresse surtout au marché et assez étranger aux discours réellement critiques, ce qui est assez logique compte tenu de sa mission. Si TK21 et lacritique.org sont des web-revues maintenant installées, en revanche c’était l’occasion de découvrir Portraits (qui malgré un nom très ringard est une bonne revue) et Kunstkritikk qu’on aurait eu aucune chance de croiser autrement que grâce à cet évènement !

Portrait a un parti pris assez fort de produire des articles sur de jeunes artistes ou des artistes émergents avec une volonté  quasi militante de défendre à la fois un certain type d’art mais aussi une forme d’écriture sur l’art. Même si -comme toutes les revues consacrées à l’art contemporain – Portrait revendique sa volonté de s’émanciper du « jargon » sans vraiment y parvenir (il faudrait que j’écrive un jour un article sur la manière dont il est quasi impossible de s’extraire du « jargon » dès lors qu’on traite d’un art aussi rhétorique que l’art contemporain), elle reste un spot central pour suivre des artistes (et de jeunes critiques d’art) qu’on ne voit pas (encore) ailleurs.

Kunstkritikk est une revue scandinave qui édite également une version en langue anglaise. C’est d’ailleurs avec cette version internationale qu’ils sont passés à la publication papier. A ce que j’ai pu en juger dans sa version internationale, Kunstkritikk traite de sujets de fond concernant la théorie de l’art contemporain et des théories de l’exposition. Les articles sont fouillés et bien documentés. Seul grief : leur site ne propose pas de version pdf de leur version papier pourtant passionnante car les textes y sont plus long et donc plus détaillés.

Autre donnée intéressante de cette table ronde, les chiffres de fréquentation des revues (dont l’exactitude est évidemment soumise au bon vouloir de leurs représentants) :

  • la critique.org : 60.000 lecteurs/mois et 600 articles en archive ;
  • kunstkritikk : 1.000 lecteurs/semaine et 5.000 exemplaires papier ;
  • Le Quotidien de l’art : 5.000 abonnés payants (ils considèrent que chaque numéro est lu par 4 personnes, donc une audience potentielle de 20.000 personnes) ;
  • Portraits : 5.000 lecteurs/mois

Les auteurs de lacritique.org, TK21 et Portraits écrivent bénévolement pour ces supports (ce qui est par ailleurs le cas pour nombre de publications web et papier du monde de l’art !).

Les participants de cette table ronde ont également insisté sur leur présence sur facebook qui a remplacé pour certains la diffusion de newletters. Dès qu’un article est publié, il est annoncé automatiquement sur facebook, ce qui permet qu’il soit repris par les « amis », favorisant un meilleurs bouche à oreille que le « classique » mailing.

Lucy Watts, Who am I ?, 2011,

Sur le fond, le débat a porté sur le type d’art que chacun voulait promouvoir. Sur ce point, il était intéressant de voir que cette idée de « défendre » des artistes paraissait très exotique à Kunstkritikk et à Jens Emil Sennewald qui semblent avoir une approche plus « rationnelle » de la critique d’art. C’est vrai qu’à y réfléchir, c’est un peu bizarre de vouloir « défendre » un artiste comme s’il s’agissait d’une espèce menacée ou d’un programme politique. Mais cette approche s’inscrit dans la culture française de la critique qui a quasiment toujours été adossée à des combats politiques et à une approche plus sociétale et clivante qu’elle ne semble l’être dans d’autres pays proches. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si la soit-disant « crise de la critique » a coincidé en France avec une crise de l’idéal politique de gauche avec l’impression d’absence d’alternative au-delà de la sociale démocratie…

Cette idée de « défense d’un artiste » pose la question de la désolidarisation (ou « désamour ») lorsque le critique n’est plus aussi emballé par l’oeuvre d’un artiste qu’il a pourtant « défendu » quelques temps auparavant. Jens Emil Sennewald a tenté d’orienter le débat autour de cette question hélas sans succès (c’est clairement la question gênante pour les critiques d’art qui met à jour les rapports souvent ambigus qu’ils entretiennent avec les artistes qui sont parfois aussi leurs amis/gagne-pain…).

Enfin, j’étais assez étonné que plusieurs des intervenants parlent de « retour au réel » (c’était leur terme dont je n’ai pas bien saisi s’ils l’employaient en référence directe à Hal Foster) quand surtout les responsables des revues françaises évoquaient leurs activités de commissariat d’exposition. C’est tout de même drôle de considérer le monde de l’art comme un « retour au réel » par rapport à la critique d’art qui serait autre chose (peut-être le monde des rêves…), comme si la critique d’art ne participait pas au réel ou comme s’il y avait des hierachies qualitatives au sein du monde de l’art.

Reste à organiser une table ronde sur les blogs d’art contemporain…

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