« Papier Machine 3 » à la Glacière (Le Havre)

RVB de base

Papier Machine est un collectif d’artistes (Delphine Boeschlin, Benjamin Laville et Arnaud Toupet) basé au Havre. « Papier Machine 3 » se veut une exposition évolutive où chaque œuvre accepte son aspect inachevé et les variations qu’elles induisent tout au long des deux semaines de la présentation[1]. Une des caractéristiques du troisième volet de leur exposition est qu’elle regroupe de jeunes artistes ayant été étudiant (ou l’étant encore) à l’école des Beaux-arts du Havre (esadhar), manière s’il en est d’avoir une vue panoptique de ce que peut donner de meilleur cette institution[2]. L’exposition « Papier Machine 3 » se déroule dans une ancienne fabrique de glace (La Glacière), lieu atypique mis à disposition du collectif par un amateur d’art havrais.

Ce qui frappe au premier abord est l’unité de l’ensemble. Le travail de la plupart de ces jeunes artistes oscille entre références à l’art contemporain et au design graphique, chacun se renvoyant la balle avec quelques ratés, mais surtout beaucoup de beaux échanges.

Il faut descendre au dernier sous-sol de la Glacière pour voir Thermo-écran (tendre vers un affichage chaleureux) une des pièces les plus prometteuses de l’exposition. Ici, Guillaume Melennec organise un espace proliférant de formes graphiques et de textes autour d’un dispositif anthropomorphique. À grand renfort de formules mathématiques et de démonstrations, la question semble sérieuse, mais débouche sur l’impression de quatre toasts sur un écran de papier au moyen d’un système de grille-pain rudimentaire. Ici, l’artiste met en scène le fossé entre le discours et l’œuvre, l’ambigüité des ambitions artistiques face aux objets réifiés auxquels elles se prêtent finalement.  Bref, une œuvre complexe qui aurait probablement gagné à être mieux disposée notamment pour que le public puisse circuler autour.

Guillaume Mennelec, 2014.

Guillaume Mennelec, Thermo-écran (tendre vers un affichage chaleureux), 2014.

En face de la pièce de Guillaume Melennec, une œuvre de Kévin Cadinot trône sur son pupitre de BA13. Il s’agit d’un rouleau de papier peint blanc coupé dans sa longueur et posé sur un socle. Ainsi coupé le rouleau ne se tient plus, c’est désormais le socle qui induit sa forme comme un pied de nez aux interrogations sur le contexte d’exposition. L’artiste a pris l’habitude de travailler à partir de matériaux que l’on trouve sur les chantiers de construction ou de rénovation afin de proposer des œuvres très référencées du côté de la nouvelle génération de l’art minimal. L’utilisation de matériaux achetés dans les magasins de bricolage n’aboutit cependant pas à la fabrication d’objets bricolés. Chez Kévin Cadinot, les formes sont précises même si elles aménagent une sorte d’inachèvement. On retrouve cette attitude avec une pièce présentée à l’étage supérieur, sorte de moucharabié composé de plaques de BA13 ajourées.

Kevin Cadinot, Papier Peint, 2014.

Kevin Cadinot, Papier Peint, 2014.

Kévin Cadinot, Placo, 2014.

Kévin Cadinot, Placo, 2014.

Autre pièce jouant sur une forme de désorientation, Territoriologie de Delphine Boeschlin et Julien Gobled. Le duo reprend les interrogations sur la cartographie et son rapport à l’échelle. Ici, la carte est l’occasion d’un jeu avec tout ce qui constitue le métatexte cartographique. Les courbes de niveau, le découpage des cotes, le quadrillage, tout est mis au même niveau vers la recherche d’une sorte de carte primordiale : une carte sans autre objet qu’elle-même. Mais cette carte primordiale n’a rien d’une absurdité chère à Lewis Carol avec sa carte à l’échelle 1/1 : ici ce n’est pas une réduction, mais une prolifération qui est à l’œuvre.

Delphine Boeschlin et , 2014.

Delphine Boeschlin et Julien Gobled, Territoriologie, 2014.

Même si elle est un peu à part dans « Papier Machine 3 », l’éolienne conçue par Mathieu Roquet et Arslan Smirnov reste parmi les pièces les plus marquantes de cette édition. Il s’agit d’un prototype fonctionnel en carton d’une éolienne domestique (sur le modèle d’un rotor Savonius). Facile à monter et à mettre en place, elle serait à même de fournir l’énergie électrique nécessaire à une petite exposition. Cet objet envisage qu’une exposition d’art contemporain puisse tendre vers l’autonomie énergétique. En creux, elle souligne que même si de nombreux artistes contemporains interrogent notre impact sur la nature, ils ne questionnent que rarement celui de l’art contemporain sur l’écosystème…

Mathieu Roquet et Arslan Smirnov, Autour de la figure d'éole (rotor Savonius), 2014.

Mathieu Roquet et Arslan Smirnov, Autour de la figure d’éole (rotor Savonius), 2014.


[1] Si l’idée d’exposition in progress n’est pas nouvelle — elle constituait déjà l’argument de l’exposition séminale « Quand les attitudes… » de Szeemann en 1969 — il est toujours intéressant de voir la manière dont les jeunes générations d’artistes s’emparent de la chose et en trouvent des développements parfois inédits…

[2] Je signale qu’étant enseignant dans cette école, mon jugement sur Papier Machine n’est pas totalement impartial…

+++

les photos sont de Pierre-Yves Cachard.

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