Faut-il aimer Jeff Koons ?

Jeff Koons, Popeye

Jeff Koons, Popeye (détail)

En voilà une question idiote ! Pourtant, depuis l’ouverture de la rétrospective consacrée à l’artiste américain au Centre Pompidou, chaque commentateur y va de son couplet. Et ici le « faut-il » à une réellement importance car on est dans l’opinion — voire l’adhésion et plus régulièrement le refus — mais jamais dans l’analyse.

Nul doute que dans l’imaginaire actuel, Jeff Koons est une sorte de fantasme matérialisé de la figure de l’artiste allié aux puissances financières. Il vend ses œuvres chères à de « mega collectionneurs » pleins aux as en quête de défiscalisation. Ce n’est pas tant qu’il le soit plus que les autres — par exemple, Gerhart Richter ou John Baldessari le sont tout autant si on considère la bulle spéculative qui s’organise autour de leurs œuvres — mais Koons attire les baffes. Serait-ce du à sa tête de premier de la classe ? À son sourire d’éternel satisfait ? A ses costumes impeccables ? A l’extrème neutralité de son propos ?… ou à la nature de ses pièces ? Car il faut bien l’avouer, dans l’ensemble des articles sur l’artiste, on parle rarement de ses œuvres mais seulement des prix qu’elles atteignent. Alors, chacun montre qu’il n’est pas dupe, qu’il s’étonne d’être le seul à comprendre que c’est du « grand n’importe quoi », que ce n’est peut être pas tout à fait de l’art, que — ça se trouve ! — dans 20 ans ça ne vaudra roupie de sansonnet…

Il y a évidemment du cynisme dans l’œuvre de Koons. Imaginer ses aspirateurs sous vitrine valant une fortune installés dans le penthouse newyorkais de riches collectionneurs et autour duquel une bonne portoricaine payée une misère s’active à de quoi glacer le sang ! La manière dont il prélève des publicités de l’ère Reagan pour les vendre aux vainqueurs du rêve américain ressemble à un cauchemar ballardien qui devrait rationnellement tous nous pousser au suicide.

En même temps, personne n’oserait sérieusement affirmer que Koons n’a pas eu d’influence sur son époque. Je ne connais pas d’artiste qui n’ait tenté à un moment de sa vie de comprendre où voulait en venir Koons. La manière dont il a fait mine de prolonger le projet du Pop Art américain est probablement le holdup artistique du siècle : faire croire qu’on s’intéresse aux images produites en masse alors qu’il s’agit d’un travail sur la panique de la disparition de l’imaginaire doré des années 1950. Les aspirateurs muséifies de Koons, ses porcelaines géantes, ses Popeye, etc. tout témoigne d’objets contemporains de l’enfance de l’artiste ou de celle — toute aussi fantasmée — de son fils. Probablement que Koons est un peu ce que George Lucas est au cinéma. Lucas n’a eu de cesse de rejouer les archétypes de son enfance. La vision de l’espace du Lucas des premiers Star Wars est celle des pulps et des comics des années cinquante, même il paraissait mettre à distance ce refoulé dans American Graffiti, film totalement glauque et étrange, presque « koonsien ». Ce film parle bien plus de l’Amérique de Koons — c’est à dire d’un garçon du terroir, un futur « gagnant » — que de celle de Warhol, l’immigré européen et paumé. Chez Warhol il y a de l’échec, de la détresse où l’impossibilité de devenir une machine transpire à chaque instant. Chez le Lucas d’American Graffiti comme chez Koons, c’est le chrome qui fait sens : le lisse, le brillant, le lustré, le net… autrement dit une manière brutale de confisquer le débat sur l’art en éliminant toute trace de doigt. Le kitsch de Koons n’est pas celui crasseux des peluches de fêtes foraines ou des mobil home redneck, mais au contraire, le bon goût East Coast des rayonnages bien rangés et des barbecues en famille. D’ailleurs les dernières pièces montrées à l’exposition le montrent bien : l’effet chromé prend le pas sur la forme jusqu’à ne produire qu’une sculpture floue, dégoulinante ou en tous cas insalissable. L’immense intérêt de l’exposition du Centre Pompidou est qu’elle permet à chacun de juger sur pièces et de se faire son avis. Pour ma part, je trouve l’œuvre de Koons extrêmement efficace, organisée et précise ce qui est loin d’en faire un artiste mineur. Quant à savoir si son œuvre va rester pendant des siècles et des siècles (amen !), c’est une question de rentier obsédé par son patrimoine que je refuse de me poser lorsque je suis face à d’œuvres.

Jeff Koons Gazing Ball (Farnese Hercules)

Jeff Koons, Gazing Ball (Farnese Hercules), 2013.

 

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A lire l’excellent article de Bertrand Dommergue même si je ne suis pas d’accord avec toutes ses analyses.

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7 réflexions sur “Faut-il aimer Jeff Koons ?

  1. Peut-être un jour faudra-t-il se demander pourquoi la barbe à papa ou la pomme d’amour au rouge si rutilant et réfléchissant, peuvent être bien meilleurs que ce qui se sert de mieux dans les grands restaurants.
    Jeff Koons éloigne la poussière par tout ce qui a du volume et qui brille. Pourquoi diable nos voitures sont-elles dotées d’une carosserie aux mille reflets? A mon goût, celà détériore l’impeccabilité des galbes, mais bon !!

    1. le problème c’est qu’il en suffit pas de le décréter comme c’est trop souvent le cas pour les gens qui défendent son travail. J’ai essayé de discerner ce qui m’intéresse (et ce que j’ai compris) de Koons, histoire d’alimenter un peu le débat.

  2. De toute façon, Koons a le mieux appris de mon génération, comment il faut être pour parraître et bien apparaître! Son studio, avec une bonne vingtaine de collaborateurs donne bien l’impression d’une école d’art en mieux rangé … on en trouve des photos.
    Et une œuvre comme Gazing Ball me fait imaginer toute de suite la tête de Platon à la place de celle d’Hercule, une boule toute rouge-feu à la place de la bleue … et impossible d’ignorer, comment la plinthze ajouté change la donne.

  3. Un article que je viens de trouver rajoute encore un autre aspect:
    http://next.liberation.fr/arts/2014/12/23/accusations-de-contrefacon-une-oeuvre-de-koons-retiree-du-centre-pompidou_1169621
    Citation:
    Alain Seban, président du centre Pompidou, rappelle dans un communiqué que «des questions similaires se sont déjà posées aux Etats-Unis pour d’autres œuvres de la série Banality (réalisée par Koons), dont le principe même est de partir d’objets achetés dans le commerce ou d’images issues de la presse». «Une large part de la création moderne et contemporaine repose sur le concept de citation, voire d’appropriation. Il est essentiel que les musées puissent continuer à rendre compte de ces démarches artistiques», souligne Alain Seban.

    Je partage bien l’argument de M. Seban, mais je sais qu’il n’est pas appliqué partout de la même façon. Le grand editeur allemand, Suhrkamp-Verlag a ainsi refusé la citation de son auteur Thomas Bernhard, dans une de mes vidéos, me bien voyant à raison dans une position trop faible pour insister sur mon droit d’artiste. Et comme j’avait fait une demande avant publication, il ne me restait aucun autre moyen que de modifier le texte de la vidéo.

    1. Les histoires de « citation » sont toujours compliquées dans l’art contemporain. En littérature ou dans les sciences humaines, c’est assez clair soit il y a citation et l’auteur met des guillemets, soit il y a plagiat (ce qui est théoriquement interdit…). La plagiat dans la culture visuelle à laquelle participe l’art contemporain (sans être tout à fait assimilable à de la culture visuelle pour autant!) est plus compliqué à déterminé d’autant que depuis Duchamp (comme on dit!) le geste de déplacement peut être compris comme une récontextualisation radicale donc comme re-création (ce qui seait le cas de la plupart des oeuvres de Koons qui copie des images de publicités).

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