Brice Dupont au Centre d’art Le Portique (Le Havre)

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Brice Dupont, Eb III, 2007. Éléments en béton et I 014, 2017. Photo aérienne, ign.

Dans son enfance, Brice Dupont est bercé par les récits de ses grands-parents racontant les années de guerre qui ont façonné les paysages et les gens de la côte normande. Comme nombre de ses camarades de la région,  les bunkers sont son terrain de jeu et c’est sur l’évocation de ces paysages que s’ouvre l’exposition. En guise d’introduction, la voie grave et rassurante du narrateur, diffusée par hauts parleurs dans le couloir du Portique, raconte la construction d’un bunker et d’une station radar en Normandie. L’artiste a collecté ce témoignage auprès d’un ancien qui a participé à ce chantier, puis a refait jouer le texte par un acteur afin d’en gommer l’affect et l’inscription temporelle. D’emblée, tout renvoie aux usages de la muséographie historique, aux habitudes scénographiques des mémorial discursifs destinés à plonger le visiteur dans une ambiance historique plus que dans une réalité toujours trop complexe. Alors, tout au long de l’exposition, Brice Dupont n’aura de cesse de brouiller les pistes spatio-temporelle, de faire se rencontrer et se fondre le passé et le présent, d’éclater un territoire pour en révéler sa fatale entropie.

La seconde guerre mondiale signe le début de l’ère atomique, le nucléaire militaire puis le nucléaire civil qui devient un élément structurant du paysage de la côte normande. Durant ses études,  Brice Dupont travaillera dans une centrale nucléaire. Il raconte cette expérience comme un moment important de sa découverte du sublime, d’une sensation de peur mêlée  d’une attirance irrépressible pour ce réacteur serti de son impénétrable scaphandre de béton. Il fera le lien entre ce fascinant bloc minéral et ceux des bunkers comme vestiges qu’un conflit passé, ancrés dans la falaise comme stigmates d’un monde d’avant. Aujourd’hui, quasiment sur les mêmes sites, les vestiges des bunkers jouxtent les centrales nucléaires.

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Lorsqu’on parcourt l’œuvre de Brice Dupont, on ne peut s’empêcher de penser aux architectures de Claude Parent. L’architecte est notamment l’auteur de la centrale de Paluel dont la construction a débutée en 1977. Les bâtiments de la centrale de Paluel font partie du paysage quotidien de l’artiste, et probablement qu’il partage avec l’architecte du béton cette fascination pour le bloc et le mur — une « l’éloge du mur » — comme élément le plus pur pouvant se dresser dans le paysage. Les mots de l’architecture résonnent avec l’œuvre de l’artiste : « en pleine nature, pour moi, rien n’est plus beau qu’un mur à condition qu’il ne soit pas percé de ces horreurs qu’on appelle les fenêtres. C’est la première introduction de l’architecture de l’homme, sa première trace, même s’il a permis — par son existence de frontière visible — que l’homme ne puisse puis s’entendre. Alors on n’a pas le droite de faire un mur s’il n’est pas franchissable[1]. ». Chez Brice Dupont, c’est justement cet aspect de franchissement qui est mis en place à travers des structures rappelant l’architecture militaire ou nucléaire dont les échelles sont torturées. Lorsque l’artiste construit ses modules, il s’agit toujours d’organiser le regard, de construire un point de vue sur un paysage banal, anodin, sans qualités évidentes. Ainsi, CII (2017) reprend le principe architectural du bunker de la seconde guerre mondiale. Vue de l’extérieur, le bloc a l’apparence d’une sculpture moderniste avec sa couleur blanche immaculée et ses arrêtes tranchées. Lorsqu’on le contourne, on accède à un petit escalier débouchant sur un promontoire qui donne sur un paysage pauvre, anti-spectaculaire : une photographie prise au téléphone portable de ce qui ressemble à un champ au bout duquel apparaît une marre. Déception du spectateur ? Pas tout à fait. Ici l’horizon vient construire une image composite, totalement artificielle comme celles des origines de la photographie composées par Gustave Le Gray. La plan d’eau résulte d’un vestige de construction humaine, le champ fait figure de  ruine en devenir et la prise de vue photographique en est l’artefact annihilant tour perspective classique. Évoquant ce plan d’eau, Brice Dupont convoque les descriptions de Sveltana Aleksievitch[2] où l’écrivaine raconte qu’après la catastrophe de Tchernobyl, les gens continuaient de se baigner dans la rivière contaminée, comme ils le faisaient depuis des générations. Finalement, CII met en scène cette manière d’avancer dans l’obscurité,  une forme de post-exotisme cher à Antoine Volodine, un monde où l’homme n’a pas d’autre choix que de faire avec, de poursuivre l’histoire même si celle-ci accuse une rupture ontologique. La puissance sublime du nucléaire se cristallise dans son invisibilité, seul en surgit l’indice bouleversant — le mur — dans les paysages puis dans les corps au même titre qu’une guerre totale.

Mais chez Brice Dupont, l’approche du nucléaire et de l’architecture défensive reste ambigüe, entre autre parce que ses œuvres montrent une fascination sincère pour ce type de formes. D’un certain point de vue, on pourrait le rapprocher du travail de Michael Heizer aussi bien pour ses déclarations provocantes des années 1960 — l’artiste se définissant alors comme un « entrepreneur en travaux publics »  —, jusqu’au travail qu’il développe depuis une quarantaine d’année dans le désert du Nevada. Avec The City, Heizer organise des formes monumentales en béton dans une zone rocailleuse. Ces sculptures d’Heizer renvoient à une architecture défensive sans objet mais aussi aux mythes science-fictifs imaginant que les mystérieuses architectures précolombiennes seraient en lien avec des êtres venus d’une autre planète. Brice Dupont ne parle pas d’extra-terrestres, mais sa manière de brouiller les échelles et les matériaux renvoient à un renversement du monde, à une perte de repères physique et historique incitant le spectateur à une suspension d’incrédulité comme pacte implicite avec l’artiste.  De cette manière, l’image d’un paysage pixélisé et fortement contrasté, un praticable aux allures de cube minimaliste, des dunes dessinées au mur ou des modules de bétons posés au sol, prennent un sens ; celui d’indices d’une narration complexe et polysémique.

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[1],La Fonction Oblique entretient avec Claude Parent (réal : Clémence Denis et Marc Blume)

[2] Sveltana Aleksievitch, La Supplication. Tchernobyl, la chronique du monde après l’apocalypse, 1997.

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Brice Dupont, Centre d’art Le Portique, La Havre,

du 10 novembre 2017 au 20 janvier 2018.

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