Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires ,même, 1934.

Ce post est une réponse au commentaire du Cultural engineering group au sujet de mon dernier post sur la communication autour de l’exposition de Banksy à Bristol. Je précise que je ne connais pas le CEG dont j’ai cité l’article qu’a titre de paradigme, et que je n’ai a priori rien contre des professionnels de la culture cherchant à mutualiser leur(s) expérience(s), mais quelques mises au point me semblent nécessaires tant le type de mécompréhension qu’ils expriment est récurrent.

1) Il est relativement déroutant que des « ingénieurs culturels » (ou du managers culturels) confondent systématiquement « culture » et « art ». Cette erreur épistémologique interdit par la suite de différencier « journalisme culturel« , « critique des médias« , « critique d’art » ou encore « critique d’exposition », et interdit donc de comprendre ce qui se passe dans l’art visuel actuel.

C’est encore cette même confusion qui transparait dans la réaction du Cultural engineering group qui ne conçoit pas que le « fond » d’une exposition n’est pas « les œuvres » présentées (qu’il convient de considérer comme « personnel de renfort » (Becker) dans le processus curatorial) mais le lieu discursif créé pour et par l’occasion (discours au sens large). Et de ce point de vue, il n’y a aucune différence entre une exposition d’une star de l’art moderne ou contemporain, les paniers en macramé de ma grand mère ou un « graffeur » (même si il est un peu naïf de considérer Banksy comme un simple « graffeur » tant l’artiste maitrise parfaitement les codes de l’art contemporain, du moins si on en croit son expo de Bristol) du moment qu’elle se tient dans un lieu consacré à l’art et identifié comme tel.

Cela ne serait pas très grave si « l’ingénierie culturelle » se contentait de gestion et d’événementiel sans tenter de s’immiscer dans les affaires proprement artistiques pour lesquelles ils n’ont généralement qu’assez peu d’aptitudes (les plus honnêtes d’entre eux le reconnaissent d’ailleurs aisément).

2) Concernant « l’ingénierie culturelle », il est évident qu’il s’agit d’une machine à produire de la rhétorique institutionnelle jouant un peu le rôle – toute proportion gardée – qu’a pu joué l’esthétique dans le développement de l’idée de modernité artistique (ce qui serait plutôt un compliment!).

Je n’ai aucun jugement moral sur la question, mais je constate simplement que les agencements de « concepts » proposés par cette spécialité sont surtout très pratiques pour feindre de comprendre ce qui se passe. Et c’est justement dans la pratique de mon mandat politique (auquel fait référence CEG) que je me suis rendu compte de l’aspect extrêmement pratique du discours des « ingénieurs culturels ». Ce discours sert principalement à imposer des propositions souvent vides de sens mais dont les termes ronronnant, généralement empruntés au management (cf. Menger), provoquent chez moi une sorte d’hilarité jubilatoire (tant qu’elle ne met pas en péril mes budgets, bien sur !). Mais chez certains, cette ritournelle « engineeriste » produit une sorte de vertige les faisant croire que ce nouveau langage est une nouvelle manière d’envisager les choses (alors que comme l’écrivait Rorty, « un nouveau langage n’est jamais qu’un nouveau langage ») et que passez à côte les disqualifierait.

Je ne compte plus les pages lues concernant les lendemains qui chantent promis par l’explosion de la culture évènementialisée dans nos villes (et nos villages). La plupart se contentent de pomper du Richard Florida (qui a l’avantage de ne pas être traduit en français !) ou les programmes culturels du New Labor (période Cool Britania) puis de saupoudrer le tout de deux ou trois néologismes, parfois forts « créatifs ». Mais le danger est que ces ritournelles produisent chez nombre d’élus (dont le job est – de ce point de vue – de trancher à partir des éléments fournis par leur administration) une fascination enfantine en même temps qu’une sorte d’incompréhension honteuse, et rare sont ceux qui osent approfondir la question…

3) Je n’en démords pas, il existe une certaine forme de « paresse » dans la presse culturelle et – par effet de ricochet chez les professionnels de la culture – qui se contentent bien souvent d’une information sans chercher à la recouper, la vérifier ou ne serait-ce qu’à s’interroger sur les intérêts (au sens large) qu’elle sert: bref à faire un vrai travail de journaliste (mais le journalisme n’existe peut-être plus à l’heure a laquelle j’écris ces lignes). C’est exactement ce que fait l’article et le commentaire du Cultural engineering group qui répète le catéchisme énoncé par le com’ du musée de Bristol et/ou par les agents de Banksy (anonymat, « l’enfant du pays », etc.).

4) Autre confusion abondamment colportée : celle qui part du principe qu’on considère un artiste comme « opportuniste » dès lors qu’il fait commerce de sa production. Il faut être totalement déconnecté des réalités du monde de l’art pour imaginer qu’un artiste ne saute pas sur toutes les « opportunités » pour présenter son travail au public et ainsi peut-être parvenir à en vivre. On peut aller plus loin en considérant l’opportunisme comme une qualité nécessaire de l’artiste (je développerai ce point ailleurs). Pour reprendre notre exemple, je suis totalement indifférent au fait que Banksy vende ses œuvres à des stars. La seule raison pour laquelle j’ai mentionné cette anecdote était pour exprimer mon doute sur l’effectivité de l’anonymat de l’artiste si présent sur le marché. Heureusement que le CEG se contredit dans la suite de son commentaire :

« Quand l’artiste français Thierry Guetta a.k.a. Mr Brainwash se fait filmer par le L.A. Times en pleine action aussi illégale soit-elle, croyez-vous sincèrement qu’ils s’agisse uniquement d’une opération de promotion orchestrée par un star capricieuse gâtée pourrie par le gotha hollywoodien, célébrée par des hordes de fans transis et écervelés, relayée par un média opportuniste et le tout encouragée par des curators manipulateurs ? Au nom de quoi ? Depuis quand chercher à promouvoir son travail en utilisant les moyens actuels de la communication, du marketing, des médias, du marché et des institutions culturelles est un problème ? »

En effet, il n’y a (probablement) aucun problème.

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