Pendre le dernier artiste institutionnel avec les tripes du dernier inspecteur à la création !

The Blue Noses (Viacheslav Mizin, Alexander Shaburov), Sans titre (détail). 2010. Photo couleur.

André Rouillé (paris-art.com) consacre la totalité de son édito du 18 mars 2012 à un texte émanant des organisateurs du Salon d’automne et déjà publié en 2008. Même si on est a priori d’accord avec les arguments d’André Rouillé qui s’oppose aux « autonmistes », on ne peut pas pour autant balayer les demandes des « automnistes » d’un revers de main, tant ils représentent une partie non négligeable de l’opinion que se font des plasticiens actuels sur l’art « officiel ». Ces derniers temps, j’ai rencontré à plusieurs reprises des artistes qui se disent délaissés par les politiques publiques, contestations qui trouvent d’ailleurs un écho dans une certaine presse (je ne suis  pas spécialiste de cette presse, mais pour m’être récemment intéressé à l’art brut — ou avoir lu pour la première fois Artension — je me suis rendu compte de l’importance de ce genre de mot d’ordre[1]).

Pompeusement intitulé « Manifeste du Salon d’automne – Contre le pompiérisme d’état, pour la diversité !« , le texte revient sur l’injustice présumé que commettent les pouvoirs publics en refusant de sponsoriser le Salon d’Automne au prétexte que ce dernier ne ferait la promotion que de croûtes ringardissimes. Même si ce texte arbore une belle barbe grise (publié pour la première fois en 2008, il aurait tout aussi bien pu l’être trente ans plus tôt !) — et s’il est bourré de contradictions comme celles relevées par André Rouillé —, il a le mérite de (re)poser un certain nombre de questions fondamentales de politique culturelle des arts plastiques auxquelles personne ne daigne répondre. Parmi elles, la question de la surreprésentation de certains artistes dans les achats publics, ou les attributions de subventions, restent sans réponse ?  Même chose sur les tarifs auxquels l’Etat achète les œuvres (Fred Forest avait tenté il y a une bonne quinzaine d’années d’obtenir ces chiffre, ce qui lui avait été refusé au prétexte du « secret industriel » !). Dans la même verve, il serait intéressant d’analyser la composition des commissions d’achat, etc. Hélas, le Manifeste du Salon d’automne ne parvient jamais à élever le débat, s’autorisant même une conclusion de boutiquier où l’on comprend que leur principal problème n’est pas la défense des artistes, mais celle d’une foire commerciale. Car, il y a tout de même un paradoxe à pester contre l’« l’Etat complice des forces de l’argent » et en même temps fustiger les pouvoirs publics qui ne donnent pas d’argent au Salon d’Automne !

Du coup, je mène ma petite enquête sur le net. Je débusque quelques vidéos inénarrables sur Dailymotion, et — par sadisme — je décide de m’infliger les 9 épisodes des débats du Salon d’Automne de 2009 (avec André Comte Sponville, Martine Salzmann, Laurent Danchin, Christine Sourgins et François Derivery, débat animé par Pierre Souchaud et Noel Coret).

Fabio Viscogliosi,
Quodvis sed non cum
quovis uno (2008)

Même si je suis en total désaccord avec les options défendues par la joyeuse clique (théorie de « l’œil », anti art contemporain, anti discours sur l’art (même si la plupart des intervenants sont des professionnels du discours sur l’art !), anti américanisme primaire, défense du métier au sens le plus conservateur du terme… bref, une belle série de passions tristes !), je peux comprendre qu’ils défendent cette posture dans leur monde de l’art. Car, après tout, en bon relativiste, rien ne m’assure que le type d’art que je défends est davantage du côté de la « vérité » que le leur, si toutefois vérité il y a (ce qui reste à démontrer !).

Dans cette brochette d’intervenants, il y a tout de même quelques têtes à claques d’un bel acabit. Et la palme revient sans conteste à André Comte Sponville. Le philosophe tressaute sa détestation de l’art contemporain dans un bavardage philosophico-brève-de-contoiresque. Bizarrement, sa méconnaissance revendiquée de l’art contemporain est l’argument phare de son exposé, et on comprend assez vite que sa culture picturale se limite aux illustrations des Albums de la Pléiade. Ne lésinant pas sur les effets de manche, Comte Sponville se livre à un exercice rhétorique assez grossier (attitude qu’il critique par ailleurs lorsque c’est l’art contemporain qui l’utilise). L’Himalaya du grotesque est atteint lorsque — après avoir dit qu’il n’y avait pas de progrès en art (contrairement à la science) puis avoir affirmé que Christian Ruby était « en retard de 30 ou 40ans » (ce qui impliquerait qu’il y ait quand même un progrès !) — Comte-Sponville enfonce le clou : « En philosophie, il n’y a pas d’imbéciles. Parce qu’un imbécile ne sera pas publié. Michel Onfray n’est pas un imbécile. Pourquoi y-a-t-il autant d’imbéciles dans les arts plastiques ? ça c’est une vraie question ! »… mais alors, comment se fait-il que André Comte Sponville (on pourrait aussi bien évoquerles mémoires de starlettes de la téléréalité ou du show biz…) soit publié ?

La plupart des autres intervenants racontent un peu près n’importe quoi (historiquement, sociologiquement, économiquement et esthétiquement parlant), généralisant abondamment à partir de quelques cas particuliers,  jusqu’à l’annonce d’une théorie du complot de l’art contemporain international par la CIA (cf.  Martine Salzmann) ou d’une mainmise de l’ultralibéralisme et de la spéculation sur l’art actuel (un jour, il faudra montrer que cette histoire de spéculation pure ne concerne qu’une poignée d’artistes[2] !). Tout cela est à se demander pourquoi les défenseurs du « vrai art » évitent toujours de parler des productions de ce « vrai art ». Sans possibilité de salut, moi qui suis plutôt adepte de « l’art contemporain », je reste dans l’erreur qui —je n’en doute pas — voue mon âme aux flammes de l’enfer.

« La Salière de la peur » (Salière et poivrière de David Shrigley).

Mais Revenons à notre première interrogation : pourquoi personne ne daigne répondre aux questions sur la légitimité des fonctionnaires ou des commissions ad hoc (organisées par ces mêmes fonctionnaires de la culture) ? Une des réponses à ce silence serait à chercher du côté des arguments développés par le Salon d’Automne. A force de pester, d’utiliser des arguments vaseux, de pratiquer l’entre-soi, de reprocher à l’adversaire ce qu’on fait soit même, on fini par discréditer les demandes d’éclaircissement légitimes dans un pays où la culture est encore largement un domaine régalien. J’en fini par penser que les artistes du Salon d’automne sont confortablement installés dans leur rôle et — qu’au fond — il leur importe peu d’avoir des réponses, temps qu’on les laisse pester.

confrerieandouillettedulayon.jpg

Confrérie de l’andouillette au Layon dont la devise est : « Apprécie la bonne cuisine et les bons vins, ton âme sera bonne »(voilà une confrérie à laquelle je prêterai volontiers allégeance jusqu’à ma mort)


[1] Je sais qu’il n’y a pas qu’Artpress dans le paysage éditorial français, mais le choc est tout de même assez violent entre les usages rédactionnels des magazines liées à l’institution (Artpress, Art21, Beaux-Arts magazine, Mouvement, 02/04 , etc.) et les magazines en porte-à-faux avec l’art contemporain international.

[2] Voir à ce sujet l’économiste Philippe Simonnot (Doll’art, Paris nrf, 1990) qui démontre que la plupart des achats d’œuvre d’art ne rapportent pas plus qu’un livret A sur le long terme (il faut préciser qu’il parle de la période d’avant les années 2000 !).

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