La gnose du Peuple, ou comment l’art contemporain institutionnel peut donner la nausée.

Il y a quelques jours, j’ai reçu cette annonce. Je l’ai lue, relue en me frottant les yeux (pas à cause de la couleur jaune fluo de l’affichette mais à cause de ce que j’y lisais) et je ne parviens toujours pas à y croire.

Par quel bout prendre cette proposition provenant d’une artiste connue et reconnue dans le champ de la performance contemporaine et relayée par une institution établie ? Si tu es chômeur, on peut te recycler dans l’art!

C’est vrai que Jean-Luc Delarue nous a récemment quitté, mais est-ce une raison pour que l’art contemporain prenne le relais de la mise en scène de la Misère du monde (comme disait Bourdieu) ?

Un des problèmes avec l’art politique est qu’il me rappelle inlassablement la chanson de Jacques Brel, La Dame Patronnesse :

Pour faire une bonne dame patronnesse
Il faut avoir l’œil vigilant
Car comme le prouvent les événements
Quatre-vingt-neuf tue la noblesse
Car comme le prouvent les événements
Quatre-vingt-neuf tue la noblesse

Et un point à  l’envers et un point à  l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas

Pour faire une bonne dame patronnesse
Il faut organiser ses largesses
Car comme disait le duc d’Elbeuf
 » C’est avec du vieux qu’on fait du neuf  »
Car comme disait le duc d’Elbeuf
 » C’est avec du vieux qu’on fait du neuf  »

Et un point à  l’envers et un point à  l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas

Pour faire une bonne dame patronnesse
C’est qu’il faut faire très attention
A ne pas se laisser voler ses pauvresses
C’est qu’on serait sans situation
A ne pas se laisser voler ses pauvresses
C’est qu’on serait sans situation

Et un point à  l’envers et un point à  l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas

Pour faire une bonne dame patronnesse
Il faut être bonne mais sans faiblesse
Ainsi j’ai dû rayer de ma liste
Une pauvresse qui fréquentait un socialiste
Ainsi j’ai dû rayer de ma liste
Une pauvresse qui fréquentait un socialiste

Et un point à  l’envers et un point à  l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas

Pour faire une bonne dame patronnesse
Tricotez tout en couleur caca d’oie
Ce qui permet le dimanche à  la grand-messe
De reconnaître ses pauvres à  soi
Ce qui permet le dimanche à  la grand-messe
De reconnaître ses pauvres à  soi

Et un point à  l’envers et un point à  l’endroit
Un point pour saint Joseph un point pour saint Thomas

Gueluck, Le Chat.

Pour faire de l’art politique de manière sérieuse, il convient que l’artiste maitrise parfaitement les enjeux politiques de son action. Lorsqu’on opte pour une telle posture, il est impossible de faire l’impasse sur le contexte d’apparition de l’œuvre au risque de sombrer dans la naïveté, dans le meilleur des cas. Et le pire des cas, c’est ce que Hal Foster décrit comme l’artiste « comme ethnographe », celui qui va se promener dans des populations exotiques et en rapporte des artéfacts candidats au recodage dans le monde de l’art (recodage sous forme d’œuvre d’art de tout genre, mais aussi de discours critique, institutionnel ou pseudo-politique). Et c’est aussi sur ce point qu’intervient une différence fondamentale, pour le coup largement inscrite dans l’histoire politique occidentale, entre charité et solidarité.

La charité, c’est ce que raconte la chanson de Brel : une posture paternaliste, surplombante, destinée à asseoir des positionnements sociaux établis et jugés (parce que souhaités) immuables. C’est la manière dont les droites conservatrices (non pas les ultralibéraux qui ne s’encombrent pas de culpabilité de ce genre) conçoivent le social : aider les plus pauvres sans leur donner les moyens de s’émanciper véritablement de leur condition. Cette posture permet évidemment aux riches de conserver leur pouvoir sur les masses tout en donnant l’impression qu’ils agissent en leur faveur (en n’oubliant pas de leur maintenir la tête sous l’eau : la fameuse couleur « caca d’oie » de la chanson de Brel).

La deuxième manière de faire est la solidarité que j’identifie comme une posture de gauche. La solidarité, ce n’est pas se substituer (réellement ou symboliquement) aux « opprimés » mais leur donner les moyens de modifier leur condition ou mettre tout en œuvre pour réduire ce type d’inégalité de manière durable par un transfert de savoirs et/ou de savoir-faire. C’est toute la différence entre par exemple enseigner des techniques agricoles aux pays pauvres ou leur envoyer des sacs de riz. Dans la première solution, on inscrit une action dans quelque chose de durable, dans la seconde, on se débarrasse de notre surplus tout en faisant une bonne action, mais sans perspective à moyen ou long terme.

Pourquoi mettre tout cela en regard de l’annonce du FRASQ ? Simplement parce qu’une annonce, aussi anodine soit-elle, véhicule un sous-texte qui s’inscrit dans le social et le politique. Toute personne ayant eu à faire avec le pôle emploi a reçu des « offres » les plus déconnectées les unes des autres. Et, en ce sens, la lecture de l’annonce du FRASQ peut se révéler particulièrement violente. C’est un peu comme Marie-Antoinette qui préconisait de manger des brioches au peuple de Paris qui se révoltait parce qu’il n’avait plus de pain ! Même si cette performance part d’une bonne intention – ce dont je ne doute pas ayant déjà assisté à des performances de Baÿ – ce qu’elle semble annoncer n’en demeure pas moins totalement déconnecté des enjeux politiques et sociaux qui oblitèrent son sous-texte. Pour le dire autrement, elle procède comme si, par exemple, Julien Prévieux n’avait jamais souligné la violence des offres d’emploi avec ses Lettres de non-motivation, pour ne citer que lui (à cette différence que Prévieux mettait le « demandeur d’emploi » en situation d’évaluateur en ne le bornant pas à sa situation de « demandeur »).

Julien Prévieux, Lettre de non-motivation (annonce), 2004.

Julien Prévieux, Lettre de non-motivation (candidature), 2004.

Julien Prévieux, Lettre de non-motivation (résponse), 2004.

La réception de l’annonce du FRASQ est d’autant plus complexe que nombre d’acteurs du monde de l’art (artistes et critiques d’art, mais aussi le long cortège des étudiants-stagiaires[1] non rémunérés que charrie notre milieu) sont eux-mêmes en situation d’extrême précarité. Et on imagine bien quelques personnes désespérées participant à ce genre de manifestation pensant y rencontrer des gens à même de leur trouver un job dans une institution ou à qui présenter leur travail d’artiste. Sans compter que l’artiste et l’institution, dans leur grande mansuétude, offrent leurs services gratuitement aux chômeurs (les chômeurs n’auront pas besoin de payer pour travailler 10 jours, trop sympa!). Ça me fait un peu penser à une annonce pour les Nuits Blanches d’il y a quelques années où il était proposé aux artistes d’envoyer leurs vidéos et de renoncer à tous leurs droits liés à leur œuvre (la vidéo serait incorporé à l’œuvre d’une autre artiste qui en deviendrait l’auteur) et contre laquelle la FRAAP s’était justement élevée à l’époque.

Autrement dit, les artistes qui s’engagent dans la voie d’un art politique mettant directement en scène une catégorie de population devraient avant tout se soucier d’acquérir une culture politique solide (et pas seulement « conceptuelle » mais en participant à la vie militante extra-artistique par exemple) avant de se soucier de produire des formes muséographiables (qui est selon moi la seule chose que puisse produire de la performance, mais c’est un autre débat…). L’autre effet pervers de ce type de proposition, c’est que les pouvoirs publics vont y trouver une bonne aubaine pour substituer les artistes aux travailleurs sociaux : c’est moins cher (parfois même gratuit) et c’est plus joli dans les dîners en ville. Mais le travail social, ça ne s’improvise pas! Il s’agit d’un accompagnement sur le long terme qui nécessite une très bonne connaissance de son sujet et une forte inscription locale qui ne peut se circonsrire à la durée d’une expo ou d’une résidence d’artiste.

Pour conclure, je ne dis pas qu’il est impossible de faire de l’art politique. Un certain nombre d’artistes y parviennent sans pour autant devenir des rentiers de cette posture (au même titre que les professionnels de la politique qui mettent structurellement en danger la démocratie, les professionnels de l’art politique anéantissent bien souvent leur sujet). Ce qui me met mal alaise c’est lorsque des artistes, main dans la main avec des institutions, mettent en œuvre des dispositifs dont la finalité est la mise en scène esthétique (ou artistique, mais dans le cas qui nous intéresse ici, c’est assez proche) d’une population « en difficulté ». J’ai ailleurs[2] qualifié cette posture de « santiago-sierrisme », du nom de l’artiste Santiago Sierra dont l’irresponsabilité politique va de paire avec sa constante « dénonciation » des injustices mais qu’il ne fait, si on y regarde de près, que prolonger, voire encourager.


[1] on rencontre régulièrement des étudiants d’écoles d’art dont le stage correspond davantage à des œuvres de travaux d’intérêt général (petite maçonnerie, peinture de mur, etc.) où à du travail dissimulé qu’à un réel apprentissage professionnel.

[2] Maxence Alcalde, « Art corporel et externalisation des risques », Nouvelle Revue d’Esthétique, n°5, 2010, p. 161-168..

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Une réflexion sur “La gnose du Peuple, ou comment l’art contemporain institutionnel peut donner la nausée.

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