« Hey ! part II » à la Hall Saint Pierre

hey2

« Hey 2 ! » est l’occasion de découvrir des œuvres relativement rares et parfois drôles. Les objets en faïence de Delft de Charles Krafft et les « re-blisterations » de Suckadelic font office de plaisantes blagounettes rondement menées, mais finalement assez convenues. Dans le même registre, mais bien plus cynique, les broderies de Moolinex tirent largement leur épingle du jeu en proposant des napperons vengeurs (le glaçant « En temps de paix, la chair à canon brule des voitures »), des customisations de toilettes et de mobylette. Belle découverte également, les œuvres curieuses à la mine de plomb et gouache de Mirka Lugosi, même si elles font beaucoup penser à l’univers SM et joyeusement pervers de Guido Crepax ou Georges Pichard.

Moolinex

Moolinex

Mirka Lugosi

Mirka Lugosi

Une place est réservée à la deuxième génération pop représentée ici par les peintres et auteurs de comics Todd Schorr et Jim Woodring ou le collectif français Bazooka (même si on ne comprend pas pourquoi Bazooka est exposé dans une sorte de placard à balais à côté des toilettes ! A quand une vrai belle expo rétrospective et problématisée sur ce collectif ?). On peut aussi apercevoir quelques planches de comics un peu faibles du malgré tout génial John Kirby.

Todd Shorr, An Ape Alllegory, 2008.

Todd Shorr, An Ape Allegory, 2008.

Jim Woodring

Jim Woodring

Bazooka

Bazooka

Mais les deux découvertes restent les œuvres d’Herbert Hoffmann ou de Mu Pan. Prises dans les années 1950-1960 par Herbert Hoffmann, les photos de vieux tatoués sont particulièrement émouvantes. Elles montrent pudiquement ce que veut dire de vieillir avec un corps tatoué. De leur côté, les dessins de l’artiste taïwanais Mu Pan combinent la technique très fine du dessin chinois avec la férocité de Jérôme Bosch pour narrer d’absurdes paraboles contemporaines sous la forme de longues fresques. Les Mu Pan China Myth parviennent à être drôles tout en ne se bornant à la private joke ou au potache.

Herbert Hoffmann

Herbert Hoffmann

Mu Pan, China Myth (détail), 2011

Mu Pan, China Myth (détail), 2011

Mu Pan

Mu Pan

Mais malgré cette ribambelles d’œuvres intéressantes, « Hey !part II » ne parvient pas à relever le pari de l’exposition. L’absence totale de discours curatorial réellement critique et une scénographie très « classique » (il ne suffit pas d’exposer dans le noir pour faire le punk !) donnent l’impression de parcourir les allées d’une foire ou d’un salon accueillant chaque artiste sagement cantonné à son stand. A aucun moment les œuvres ne sont reliées entre elles, si ce n’est par les cartels présentant des biographiques interchangeables sombrant presque systématiquement dans le pathos (les artistes ont tous subi un trauma originaire qui les aurait mené à devenir artiste, ce qui donne un aspect « Maçon du cœur1 » involontairement drôle à ces biographies).

De grosses disparités dans l’accrochage rendent également l’ensemble peu lisible (une première partie « train fantôme » de l’exposition au rez-de-chaussée suivie par un accrochage plan-plan à l’étage avec une tentative de scénographie avortée faute de place autour de la production de Bazooka). Le texte d’accompagnement d’Anne & Julien n’en dit pas plus long tant nos deux commissaires d’exposition sont occupés à enfiler les perles d’un art outsider (rebelles authentiques toutefois soutenus par l’Ambassade des Etats-Unis !). Le duo à incontestablement un talent pour débusquer des artistes originaux, mais aucune règle ne dit qu’il est nécessaire d’avoir un discours ras-des-pâquerettes lorsqu’on expose de l’art outsider2 ! Cet absence de propos construit se retrouve d’ailleurs dans le sous-titre de l’exposition qui fait référence à de « l’art moderne » — dénomination historiquement et conceptuellement bien délimitée — alors que rien dans l’exposition ne relève de cette catégorie.

On ne comprend pas non plus le choix de certains artistes qui paraissent très isolés dans l’exposition à l’image des dessins des années 1880 de Félicien Rops. Pourquoi avoir embarqué un artistes historique dans cette affaire sans autre référence (l’histoire de l’art, même récente, regorge d’œuvres étranges et perverses pouvant originer le genre de production que tente de défendre Hey !) ?

Félicien Rops, La Pieuvre,

Félicien Rops, La Pieuvre,

ROPS-agonie2

Enfin, un certain nombre d’œuvres présentées au rez-de-chaussée paraissent relativement interchangeables tant elles ne présentent aucun point de vu sur quoi que ce soit ou qu’elles sombrent dans une peinture bavarde, puérile, fatigante et stérile. Dans ce registre, les œuvres de Joe Coleman remportent le pompon. Star de l’art outsider, l’artiste peint des toiles foisonnant de détails insipides relatant sa fascination pour les tueurs en série parmi d’autres exercices d’admiration nauséabonds. C’est « bien dessiné » comme dirait ma grand-mère, mais il n’y a pas l’ombre d’une idée un peu construite (à moins qu’on considère que l’apologie des tueurs en série — à grand renfort d’iconographie nazie comme summum de la coolitude — fasse office de réflexion artistique !). Il faut tout de même s’interroger sur l’intérêt de soutenir de telles niaiseries et les implications que cela a concrètement au-delà de l’ado-trip punk-à-chien de fils à papa !

joe_coleman_21

J’aurai tout de même du un peu me méfier. Pour avoir feuilleté la revue Hey !dont les deux fondateurs sont aussi les commissaires de l’exposition de la Hall saint Pierre — j’avais déjà remarqué l’aspect superficiel de l’opération. Dans Hey !, les textes sont généralement partie congrue — ce qui n’est pas un mal en soit — et les images systématiquement imprimées sur papier glacé (dispositif repris dans le très laid catalogue de l’exposition) ; choix paradoxal lorsqu’on défend par ailleurs une certaine qualité d’exécution plastique. Du coup ça donne à la revue un côté « brochure Air France » assez peu en accord avec les œuvres qu’ils promeuvent. Bref, une absence d’intelligence du contexte (que veut dire imprimer une image ? Que veut dire faire une exposition ? etc.) qui — malgré la qualité d’une bonne partie des œuvres présentées — éclate au grand jour dans l’exposition « Hey !2 ».

+++

1 Les Maçon du cœur (Extreme Makeover) est une émission de téléréalité américaine où une équipe re-look une maison de particulier en 7 jours. Les candidats de cette émission ont toujours une histoire « difficile » (vétéran de la guerre du Golf ou d’Afganistan, enfant gravement malade, handicapé, etc.) ingrédient nécessaire à la dramaturgie des épisodes.

2 cf. exposition Marcel Storr au pavillon Baudouin l’an dernier qui recontextualisait la production de l’artiste de manière critique et sans pathos.

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