Les Re-Magiciens de re-la Terre au Centre Pompidou !

vue de l'exposition, 2014.

vue de l’exposition, 2014.

« Les Magiciens de la Terre », exposition culte organisée par Jean-Hubert Martin en 1989, fait partie de ces propositions curatoriales faisant l’objet de pléthores d’études universitaires[1]. Il faut dire que le sujet est passionnant : regrouper des « artistes[2] » venus du monde entier et montrés au public sans exclusive de médium ni de célébrité dans le champ de l’art. Le catalogue d’exposition de l’époque — lui aussi devenu culte si on croit les prix qu’il atteint aujourd’hui — comportait lui aussi une part d’innovation en consacrant une page par artiste classé par ordre alphabétique et resituant sa région d’origine au moyen d’une petite carte à chaque fois centre sur cette région. Cette astuce graphique était censée refléter le refus de l’ethnocentrisme, posture qui se mariait de manière assez inédite avec les célébrations du bicentenaire de la Révolution française et de son humanisme, idéologie qui — pour le coup — assumait parfaitement son ethnocentrisme, même si accoler ce terme à la fin du 18e siècle et au début du 19e est anachronique.

« Magiciens de la Terre » marque incontestablement une date dans l’histoire des expositions du fait de sa posture radicale face au monde de l’art (bien qu’elle se soit tenue en partie au centre Pompidou, autrement dit un des principaux lieux de l’art en France), mais aussi parce qu’elle a finalement eu peu de postérité. En effet, aucune exposition n’a poussé aussi loin le fait d’accoler art (occidental) et pratiques culturelles (non-occidentales) sans souci de cloisonnement. Il y a eu certes d’autres expositions notamment organisées par Jean-Hubert Martin, mais il s’agissait à chaque fois d’un recentrement disciplinaire de l’exposition séminale. Par exemple « Partages d’exotisme » (Biennale de Lyon) qui fut présentée comme la sœur cadette de quinze ans des « Magiciens de la Terre », n’était en fait qu’une version « art contemporain » de l’exposition 1989 : on y voyait nombre d’artistes déjà connus sur la scène artistique (même si une partie d’entre eux avaient des origines extraoccidentales) et produisaient un art clairement identifiable comme participant à cette scène. Seules quelques propositions se situaient à la marge. Finalement, l’originalité de « Partage d’exotisme » résidait dans son catalogue d’exposition pour lequel Jean-Hubert Martin avait uniquement fait appel à des anthropologues ou des ethnologues pour l’appareil de légitimation critique, ce qui paraissait passablement incongru pour une biennale d’art contemporain.

On pourrait chercher des descendantes de « Magiciens de la Terre » dans les propositions curatoriales de Bruno Latour ou celles d’Okwi Enwezor ou Hou Hanru. Si Bruno Latour opère un décentrement disciplinaire, il s’agit principalement de l’illustration d’un crossover entre art et sciences, le tout recodé dans le champ de l’art contemporain (par exemple l’exposition « Iconoclash[3] » de 2002 au ZKM). S’agissant des expositions commissariées par Enwezor ou Hou Hanru, elles s’attaquent principalement (et souvent avec une naïveté très politiquement correcte) à la question postcoloniale et à la représentativité des « subalternes » dans les expositions. S’en suivent des manifestations regroupant des artistes aux origines diverses (mais ayant la plupart du temps fait leurs classes dans une école d’art américaine, anglaise ou allemande et vivant en occident) présentant une critique de l’ethnocentrisme et/ou une réflexion sur les théories de la domination à l’ère de la globalisation. Est-ce alors à dire que « les Magiciens » avaient atteint un point nodal en 1989 et que personne n’a vraiment osé ou pensé qu’il soit justifié de relever le gant ?

Heureusement, le Centre Pompidou est là !

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magiciens de la terre 2014

L’institution, enlisée dans une politique idiote de branding (transformer le Centre en « marque » destinée à l’export) — et donc de marche forcée vers les blockbuster—  ne propose depuis quelques années que des expositions monographiques peu risquées et des accrochages insipides. Cette politique s’opère au détriment d’expositions collectives innovantes interrogeant une notion ou un air du temps comme cela avait pu être le cas — il est vrai avec des fortunes diverses — auparavant. Suivant cette pente boueuse, Beaubourg fait dans le vintage. Il ressort les Must : à savoir une exposition culte dont tout le monde parle, mais que la plupart des commentateurs n’ont jamais pu expérimenter autrement que comme mythe[4], étant trop jeunes pour l’avoir vue « en vrai ». Seulement, au lieu d’interroger le concept des « Magiciens » avec des artistes actuels, le Centre construit un mausolée lourdingue et pompeux à sa propre gloire (au passage, c’est dire la considération que cette institution a pour l’art actuel !).  Formellement, c’est une sorte de patchwork mal ficelé de prises de vue l’expo de 1989 et de vitrines montrant des brochures et des documents d’époque. Les posters grands formats sont collés à même le mur et disposés un peu de travers pour l’aspect chambre d’ado (histoire que le visiteur comprenne que même si c’est bien rangé, il est chez d’authentiques rebelles) ! Une grande table est disposée au milieu de l’espace pour accueillir des éloges funèbres des conférences… Bref, on dirait du Hirschhorn sans la bière pas chère ni les bouquins, ce qui perd évidemment tout son intérêt ! Le point d’orgue de cette escroquerie curatoriale est le catalogue d’exposition vendu 69,50 euros ce qui en fait probablement le catalogue le plus cher du Centre Pompidou ! Donc, une exposition rance, réchauffée, morte née et inutile à tous points de vue.

43640

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Les Magiciens de la Terre au Centre Pompidou
Du mardi 2 juillet au lundi 8 septembre 2014.
Place Beaubourg
4e

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[1] Je ne fais pas exception à la règle en ayant publié au moins un article sur le sujet dans la revue Marges et y ayant consacré un chapitre dans ma thèse !

[2] Les guillemets s’imposent car il s’agit en fait de créateurs, de chamanes, ou d’individus ayant une pratique passant par le visuel, mais restant inclassable selon les catégories occidentales.

[3] « Iconoclash » était un crossover entre trois disciplines (art, religion et science) autour des images de la destruction dans ces trois spécialités et reste probablement la meilleurs proposition curatoriale de Latour (http://www.bruno-latour.fr/fr/node/350).

[4] Même si cela parait assez complexe à démontrer, je pense que l’aspect mythique de cette exposition a été pensée dès le départ par Martin notamment en faisant participer l’ensemble du  monde de l’art français et international au catalogue de 1989 ou aux manifestations annexes. Son coup de génie fut notamment d’y associer Thomas McEvilley qui fera beaucoup pour le  rayonnement critique de cette exposition dans le monde anglo-américain par la suite.

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Une réflexion sur “Les Re-Magiciens de re-la Terre au Centre Pompidou !

  1. J’ai été aussi très déçu par cette expo-dossier…. et surtout surpris quand j’ai lu que les photos au mur, qui inventorient toutes les œuvres exposées en 89 (ou du moins il y a une photo par artiste) est une commande du Centre Pompidou auprès de Sarkis.
    Sérieux?

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