Kevin Cadinot, distance & domination

L’été étant le moment où l’on poste tout ce qu’on n’a pas eu le temps de poster durant l’année, voici un texte destiné à accompagner le travail de Kevin Cadinot.

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Kevin Cadinot

Kevin Cadinot (vue d’exposition Jeune Création,2014)

D’un point de vue purement formel, le travail de Kévin Cadinot est extrêmement simple : il s’agit d’agencements de matériaux qu’on peut trouver dans n’importe quel magasin de bricolage. La difficulté de l’entreprise surgit dès lors qu’on décide d’en apprendre plus, de fouiller ces matériaux.

Il est probable que Kévin Cadinot soit un spécimen rare d’artiste postmarxiste ou plus exactement post-historique dans le sens où le philosophe du Capital le décrivait. Pour Marx, le capitalisme finirait par s’effondrer et verrait naître une société idéale, d’après la fin de l’histoire, dans laquelle les individus seraient dans une même journée maçon, cultivateur et artiste[1]. Le postmarxisme singulier (mais peut-il exister autre chose que des postmarxismes singuliers !) de Cadinot consiste à revêtir au même moment l’ensemble de ces habits. Chacun de ses gestes s’envisage comme celui d’un artiste dans sa projection, comme celui d’un ouvrier dans sa réalisation et comme celui d’un architecte dans sa contextualisation. Ce schéma fonctionne pour l’ensemble des pièces qui interrogent leurs conditions d’apparition, mais aussi celles de leur réception dans l’espace toujours spécifique de leur présentation. Car, dans son atelier, Cadinot teste des tricks, des coups et des astuces qu’il place avec dextérité lorsqu’il investit un lieu.

Kevin Cadinot, Master,

Kevin Cadinot, Master

Il ne faudrait pas en conclure que les pièces de Cadinot se limitent à un accompagnement spatial ou à un désormais classique travail sur l’in-situ. Chez lui, s’exprime toujours une tension sourde — parfois ironique. Avec Master, il fixe une série de plaques de BA13 entre elles à l’aide d’un cadenas. Les plaques sont découpées de manière à ce qu’apparaisse une sorte d’escalier sur leur tranche formant également un dégradé de couleur du blanc vers le gris. Ce n’est qu’en s’approchant de la pièce qu’on découvre l’inscription sur le cadenas : « Master ». Dès lors, la gnose se met en branle et s’entrechoquent récits au sujet des rapports de domination, celui d’un maître unique et omniscient qui lie des individus entre eux ; celui des rapports hiérarchiques confortés par la posture surplombante de la domination. Le pouvoir mis en scène par l’artiste évoque une société apparemment égalitaire représentée par un escalier posé sur sa tranche comme pour annuler les rapports hiérarchiques : sur quelque marche que vous soyez, vous êtes sur la même ligne horizontale que tout le monde. Ce qui est particulièrement pervers est que cette « société cool », où chacun est au même niveau que tous, est balayée par le cadenas qui fait tenir les plaques entre elles. Le lien —  c’est-à-dire ce qui fait l’essence même d’une communauté, ce qui fait son terreau — contient en lui son discours contradictoire, voire sa pulsion de mort. Cette interprétation révèle elle-même un nouveau sous-texte : s’agit-il du maître dans la pure tradition des théories de la domination imposant son pouvoir biopolitique, cher à Michel Foucault ? Ou encore, s’agit-il d’une domination consentie, domestiquée et codifiée telle qu’on la retrouve dans les jeux érotiques sado-maso ?  Ici, rien n’est arrêté, indécision de façade qui pousse à s’interroger sur les liens qui unissent la domination biopolitique[2] et la domination domestique. Les figures dialectiques archétypales renvoient à l’appréhension d’un entre-deux de l’espace public de la contrainte subie et celui de la contrainte chérie de l’espace privé.

Impossible de savoir si chez Kévin Cadinot la contrainte des corps s’opère sur celle des matériaux ou l’inverse. Certaines œuvres paraissent totalement autonomes et auto génératives, comme si leur réalisation se résumait à la sollicitation induite par leur mode d’emploi de produit manufacturé. Avec Nuance (2014), l’artiste décide de suivre à la lettre le mode d’emploi d’une bombe de peinture aérosol, ce dernier précisant la distance entre la bombe et le support. Cadinot se concentre sur cette « bonne distance » et vide la bombe de peinture contre un mur. Le résultat est une trace de peinture qui coule le long de la paroi, geste renonçant à toute maîtrise technique, tout savoir-faire, mais aussi tout libre arbitre. L’aliénation n’est plus engendrée par le travail, mais par le mode d’emploi et l’observation stricte de ce dernier. Et c’est précisément en ce sens que Nuance est kafkaïenne. Ce que l’artiste met en scène est alors le genre de situation absurde dans laquelle s’abandonne tout individu qui abdique son sens critique pour consacrer toute son énergie à des tentatives d’application de directives.

Avec la série Spray, Kevin Cadinot propose un dispositif où il accepte d’oblitérer une part de la maîtrise de son geste. Des bombes aérosols sont disposées sur une toile posée horizontalement. Leur disposition répond à un rythme géométrique et chaque bombe est de couleur différente. L’artiste bloque la buse de chacune d’elles et laisse le ballet des fumées colorées s’organiser. Le résultat ne sera que la forme morte du processus, une trace colorée renvoyant à une expérience picturale mécanisée où les couleurs se recouvrent selon leurs caractéristiques chromatiques et la puissance de leur éjection de la bombe.

Lorsqu’à la fin des années 1960, on demandait au land-artiste Michael Heizer de définir son travail, il affirmait qu’il était « entrepreneur de travaux publics ». Ce qui pouvait apparaître — à juste titre — comme la réponse ironique d’un mauvais garçon, en dit naturellement bien plus sur l’artiste qu’il y paraît. À cette époque, Heizer est fasciné par les matériaux et la manière dont il peut les manipuler sur des surfaces dépassant l’échelle humaine. C’est probablement cette même fascination — celle pour les matériaux — qu’on retrouve chez Kevin Cadinot à la nuance près qu’il préfère les plaisirs d’une négociation infinie avec leurs caractéristiques matérielles au gigantisme mégalomane de l’artiste américain.

Kevin Cadinot, Règle,

Kevin Cadinot, Nuance.

[1] « Dans la société communiste où chacun n’a pas une sphère d’activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale, ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou critique. […] dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres, feront de la peinture. » (Friedrich Engels et Karl Marx, l’Idéologie Allemande, 1846)

[2] Pour Foucault, le biopolitique, qui procède du biopouvoir, représente un changement de paradigme par rapport aux anciens systèmes de domination où il s’agissait de réguler les territoires. Avec le biopolitique, ce ne sont plus les territoires qui sont administrés, mais les corps dans leur ensemble (médecine, sexualité, travail, etc.)

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