Lawrence Carroll chez Karsten Greve

LAWRENCE CARROLL

Lawrence Carroll, White Oval Paintings, 2014-2017. (courtesy gal. Karsten Greve)

Un des avantages du métier de critique d’art est de rencontrer beaucoup d’artistes qui pour certains deviennent des amis. Alors parfois, on fait le tour des galeries ensemble en essayant partager nos découvertes et nos engouements avec la gourmandise de gamins qui s’échangent des cartes Pokémon ultra rares. Et souvent, ce sont ces amis qui me font découvrir d’autres artistes dont  j’ignorais le travail ou à côté desquels je serai passé sans eux. C’est le cas pour le travail de Lawrence Carroll.

 

Lawrence Carroll n’est pas un jeune artiste ; né en 1954, il a exposé un peu partout — peu en France. L’exposition que présente la galerie Karsten Greve propose un parcours au sein des œuvres récentes de l’artiste. Face aux œuvres de Carroll, la première chose qui  frappe est l’aspect finement bricolé. Des petits tableaux ovales (série White Oval Paintings) — assemblages de bois ce qu’il faut de bancale — s’ouvrent sur des nuages à peine esquissés à la peinture blanche. La peinture se mêle au support sans le nier. Elle en pénètre les fibres créant une trame animant ces nuées. Parfois, les nuages coulent presque jusqu’au bord du cadre. Il parait un peu idiot de remarquer que les nuages flottent, mais force est de constater que chez bien des peintres, les nuages semblent ajoutés au ciel comme des aimants sur un frigo. Pas de cela chez Carroll, pas de nuages grandiloquents, pas de célébration fiévreuse : son romantisme se niche ailleurs, dans la subtilité de la trace, de la dégoulinure qui frôle le bord du monde.

Lawrence Carroll, Grotte Paintings, 2017. (courtesy gal. Karsten Greve)

Lawrence Carroll, Grotte Paintings, 2017. 258 x 154 cm (courtesy gal. Karsten Greve)

Mais probablement que les tableaux les plus impressionnants sont les grands formats (série des Grotte Paintings) exposés au rez-de-chaussée. Ici, des toiles percées de fin trous sont tendues sur des châssis aux bords arrondis. La surface de la toile est maculée d’une couleur d’un turquoise passé, très pale, à peine irisant. Au bas de la toile, la peinture s’efface pour laisser apparaître le support. D’ailleurs, c’est ce même parti pris qui s’affirme sur les bords du châssis que la toile ne recouvre pas tout à fait laissant apparaître, sur le champ, la planche de bois qui structure l’ensemble. Finement bricolé, une fois de plus. L’échelle des toiles parle d’elle-même, celle du corps, si bien que les bords arrondis renvoient au moelleux d’un matelas.  Lawrence Carroll met en scène la simplicité désarmante qui renonce de manière radicale à l’illusionnisme pictural pour imposer une matérialité débarrassée de la violence des postures modernistes. Les petits trous viennent ponctuer la surface. Ils sont là, discrets mais présents, comme des trous de mites dessinant des constellations énigmatiques. Une fois de plus, ces oblitérations rappellent la fragilité du support, même si à chaque instant cette fragilité est mise en balancier avec la structure général de l’objet tableau. On est un peu perdu face à ces toiles récentes de Lawrence Carroll, comme désorienté. L’artiste fait glisser le regard du spectateur sur les bords du cadre dont l’absence d’angles gomme la transition entre la peinture et le monde. Et ce moment immersif nous fait dire qu’on n’est pas loin du sublime de Burke.

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