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Kupka, Le Trait Austère, 1925. Huile sur toile, 116 x 81 cm

J’avoue ne jamais avoir compris grand-chose à l’œuvre de Kupka avant la visite de l’exposition monographique que lui consacre le Grand Palais. Auparavant, j’avais vu des œuvres éparses lors accrochages permanent ou dans des expositions thématiques ; et à chaque fois je trouvais ces œuvres intéressantes et curieuses, mais je n’arrivais pas à les raccrocher à un ensemble, un corpus qui ferait œuvre. Il faut dire que ce type de monstration ne permet pas de comprendre l’importance d’un artiste aussi complexe que Kupka (et ça n’est d’ailleurs pas vraiment le but !). Le grand mérite de l’exposition du Grand Palais est donc d’offrir un parcours chronologique (on remercie au passage les commissaires (Brigitte Leal, Markéta Theinhardt et Pierre Brullé) de ne pas avoir succombé aux tartes à la crème thématiques dont le but est trop souvent de montrer l’agilité rhétorique des leurs auteurs au risque de desservir les œuvres). On suit Kupka dans ses recherches — parfois dans ses impasses —, ce qui rend le parcours particulièrement vivant.

Ce qui fascine avec l’œuvre de František Kupka est la capacité de l’artiste à expérimenter sans cesse de nouvelles formes. Il débute dans une veine romantique puis symboliste où il expérimente la peinture, la gravure et le dessin ; savoir-faire qu’il utilisera d’ailleurs dans sa carrière de caricaturiste. Parallèlement à cela, il collabore à des éditions qu’il illustre. Kupka aurait pu s’arrêter là tant sa maîtrise et son inventivité graphique est foisonnant. Au début de années 1910, il débute ses investigations du côté du non-figuratif et très rapidement son style s’affine, il réalise d’autres trouvailles formelles, mais au lieu de les patrimonialiser (comme le feront par exemple les Delaunay), il rebat les cartes et poursuit encore ses expérimentations. Alors il ouvre des pistes du côté d’une peinture abstraite à la géométrie anguleuse, fait des escapades du coté de représentation mécanique, et va même jusqu’à des formes extrêmement épurées. Ce qui fascine, c’est l’apparente gourmandise avec laquelle František Kupka papillonne dans les formes : il donne l’impression de ne jamais s’arrêter, de toujours chercher de neuf, de s’inspirer de l’air du temps, de discuter avec les autres artistes important de son temps et de pousser ses formes dans leurs derniers retranchements. Et malgré cette œuvre papillonnante, il continue d’être suivi par les marchands et la critique. Alors on songe : quel artiste actuel pourrait se permettre une telle liberté passant d’une forme à l’autre tout en restant à chaque moment identifiable ? Mis à part Martin Kippenberger (1953-1997) — et probablement dans une moindre mesure David Hockney —, quel artiste contemporain a pu, à degré de notoriété comparable, prendre autant de risque ? S’éloigner de la fabrication d’une marque (d’un branding artistique qui peuple la création actuelle) est-il encore envisageable ? Probablement que oui, mais étant donné la structure du monde de l’art actuel, il y a fort à parier qu’un tel artiste peinerait à trouver sa place au-delà de cercles d’initiés.

 

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