Dos, ligne, plan, ou les peintures de dos d’Hervé Ic

 

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« Quand nous aimons une chose semblable à nous, nous nous efforçons, autant que nous pouvons, de faire qu’elle nous aime à son tour. »

Spinoza, Ethique, Livre III, proposition XXXIII

 

Un personnage, plus rarement deux, tourne le dos au regardeur. Pas de décor, pas vraiment de titre, juste une toile qui fait généralement une quarantaine de centimètres sur une trentaine. Voilà sur quoi ce texte pourrait se clore.

Mais que cachent ces gens de dos ? Que regardent-ils que le spectateur ne saurait voir ? Contemplent-ils l’abîme comme un sublime kantien devenu négation de celui de Caspar Friedrich : sans objet, pas même une petite trace d’absolu ni un résidu de signe, de falaise, de plage ? Ce qu’il reste de Friedrich ou de la peinture classique dans la série d’Hervé Ic est cette ligne qui oblitère la toile. Cette ligne, c’est la ligne d’horizon ; du moins, c’est de cette manière qu’on a pris l’habitude de la désigner. Cette ligne, c’est le leurre de l’horizon, c’est l’horizon en peinture, celui qui nous fait croire à l’espace. La ligne fait tenir le tableau, elle donne une assise aux corps, décide presque de leur posture. Alors on scrute le sol. On remarque un reflet, celui des chaussures, puis le corps disparaît dans le plan. Voilà ces personnages campés, solidement reliés au monde. Voilà (au moins) une certitude, peut-être la seule. Car ce qui se dresse devant eux reste une énigme.

Parfois, le fond semble renvoyer aux harmonies chromatiques des vêtements des modèles. Le premier tableau de la série (MT00), avec son camaïeu de bleu, semble étayer cette hypothèse. D’autres offrent des lignes verticales formant des dégradés de couleurs proches des effets numériques offerts par Photoshop. On les retrouve dans RJ17 (titre exact ?) où un homme aux cheveux blancs porte un costume kaki sur lequel viennent s’entrecroiser des lignes bleues et rouges formant un quadrillage. Ce motif est aplati sur le fond pour ne garder que des bandes verticales reprenant toute la palette du costume. Mais l’homme ne se fond pas pour autant dans le décor, il s’en détache à l’endroit où le peintre refuse l’artifice du clair-obscur. Les ombres ne sont pas de son monde et, en fin de compte, l’espace non plus.

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Et s’il n’était question que de scène, une sorte de théâtre où les acteurs viennent faire leur salut avant de disparaître dans les coulisses, de retourner à la « vie normale ». C’est cette histoire que semble raconter LPJP04 où un homme fait face à un plan composé de ce qui ressemble à des spots. Mais le regardeur est sur scène, avec lui ou dans les coulisses, ébloui par cette lumière qui empêche de voir le public : cet autre devenu masse, noyé dans ces halos lumineux et renvoyé à son anonymat. Ces halos forment un motif presque pop, contrastant avec d’autres fonds plus oppressants. Ailleurs, un enfant pose débonnaire comme seuls les enfants savent l’être (OM05). Il porte un jean, des baskets et un sweat noir au dos duquel figure un numéro. Devant lui, un fond violet est entrecoupé de halos réguliers. Le sol est quant à lui presque constellé de paillettes. Le garçon doit avoir une dizaine d’années et adopte une pose de défi. Mains sur les hanches, paumes ouvertes vers le regardeur, sa jambe droite vient croiser la gauche comme pour signer un délicat bras d’honneur. Il se joue de tout, de l’exercice de la pose, de la patience du peintre et de la curiosité du regardeur. Il est sur scène et il le sait, contrairement aux adultes amnésiques ayant pris l’habitude de ce jeu.

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Alors le dos devient une surface de projection tout comme le fond du tableau, ce paradoxal arrière-plan sans arrière-plan, c’est-à-dire sans matérialité à laquelle se raccrocher. Ce dos, cette nuque, cette chevelure, c’est là-dessus qu’on projette nos fantasmes, c’est le début de notre enquête de spectateur. Cet homme a-t-il un visage sympathique, est-il en train de rire ou de pleurer ; cette femme est-elle la femme qui louche émouvant Descartes[1] ? Ce mystère du visage est-il seulement là pour garder intact le mystère amoureux du visage de l’autre ? Ces visages ne s’intéressent pas au regardeur, ils sont tournés vers autre chose que nous ne voyons pas. Et on ne peut s’empêcher de penser qu’ils regardent quelque chose. Peut-être une photo, une image, une peinture, ou alors un miroir leur renvoyant l’image de leur propre visage… à moins qu’ils ne soient absorbés par d’autres pensées.

 

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Hervé Ic, CC&VL

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[1] Dans Lettre à Chanut (6 juin 1647) René Descartes exprime l’amour qu’il avait éprouvé pour une jeune femme. Lorsqu’il arrive à comprendre ce qui l’attitrait dans le visage de cette femme (le fait qu’elle louche), son amour s’estompe.

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