Arnaud Cohen « Ruins of Now »

Ça commençait mal : deux néons en vitrine. Je ne sais pour quelle raison mais, ces derniers temps, les néons ont tendance à m’horripiler. Peut-être parce qu’on en voit trop, partout, n’importe comment, et que même les artistes que j’apprécie ont recours à ce bidule luminescent. En plus un néon éteint c’est très moche (en même temps, ça n’a pas vocation à être éteint !). Et si le néon était le wallpainting (ou walldrawing[1]) des années 10. Bref, ça commençait plutôt mal… avant que je ne me trouve nez-à-nez avec une adorable biquette juchée sur une bouteille de coca cola tronquée.

Arnaud Cohen, Remains of the day 12 15 2011, a tribute to Raushenberg, 2011

Le rez-de-chaussée de la galerie est occupé par des vestiges supposés de notre civilisation. Des bouteilles de coca cola géantes en aluminium ponctuent l’espace d’exposition comme d’antiques colonnades grecques à moitié détruites. Sur l’une d’entre elles, une petite chèvre trône fièrement. Lorsqu’on l’interroge, Arnaud Cohen évoque des souvenirs d’enfance de visites de sites archéologiques où les chèvres venaient gambader. On ne peut s’empêcher de penser à Michael Heizer qui raconte le même genre d’expérience et qui après avoir été un des initiateurs du Land art américain s’est retiré dans le désert du Nevada où il poursuit le projet colossal de construction d’une immense sculpture bunker post-apocalyptique (City, débutée en 1972)[2]. Ce que nous propose Arnaud Cohen n’est pas si différent, sauf qu’il se situe après la catastrophe, une catastrophe qui bizarrement paraît relativement joyeuse. En parcourant les dernières œuvres de Cohen, on finit par se demander si l’apocalypse tant crainte ne serait pas en fin de compte quelque chose de souhaité, voire de souhaitable. Idée qu’il serait possible de tout recommencer, de reconfigurer un monde qui dysfonctionne. À qui la faute ? … pas seulement aux artistes qui utilisent des néons.

Arnaud Cohen, Excavation - The warriors of Hu, 2011.

Au sous-sol de la galerie, les vestiges se font plus « terreux » : des pièces de monnaie anciennes, un morceau de statue monumentale, un aspirateur pour fillettes, une armée de nains de jardins ou un mannequin Pamela-Anderson-esque figurant une sorte de Vierge à l’enfant post-nucléaire. Comme à chaque fois, le diable est dans les détails. Par exemple, les pièces de monnaie agencées en smiley proviennent du jardin jouxtant l’atelier de l’artiste. Parmi elles, des pièces datant de Vichy sont positionnées afin de pervertir le message « sympa » des fameux pictogrammes. Idem pour le terrible aspirateur pour fillettes acheté dans un magasin de jouet et disposé sur un socle. Ou encore, l’armée de nains de jardin en terre cuite en provenance directe d’une jardinerie (le code barre en atteste encore) — bien rangée comme il se doit — rappelle l’armée de l’empereur Qin. Et si le seul tombeau possible de notre civilisation était une sorte d’énorme Jardiland ! D’ailleurs, certains films de zombies ne s’y sont pas trompés en transformant le centre commercial en dernier rempart face à la frénésie eschatologique et seule opportunité de survie de l’homme[3].

Arnaud Cohen, Excavation - Smiley revanchard (apple, smiley à la francisque)

Reste à ajouter que, dans le travail d’Arnaud Cohen, les références aux grandes figures de l’histoire de l’art sont multiples ; références que l’artiste déboulonne aussitôt avec tendresse avant d’ajouter ses trophées à son tableau de chasse comme autant de milf artistiques. C’est notamment ce qu’évoque la chèvre juchée sur la bouteille de coca du rez-de-chaussée (référence au pop art warholien, aux Combines de Rauschenberg et aux superpositions d’un Bertrand Lavier) ou ses cruels petits ex-voto adressés au marché de l’art.

Épilogue :

En ressortant de la galerie, je prends le temps de lire les néons : « Tout doit disparaitre », « Pay Now Buy Later », obligé de reconnaitre que ça fonctionne… Arnaud Cohen va nous rendre chèvre !

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La Galerie Laure Roynette est une jeune galerie ouverte en septembre 2011, soit un peu plus d’un an avant la fin du monde, comme chacun sait !

+++

Arnaud Cohen, Ruins of Now, Galerie Laure Roynette, Paris.

Jusqu’au 17 février 2012.

http://www.galerie-art-paris-roynette.com/


[1] Wallpainting (peinture murale) walldrawing (dessin mural), forme artistique très en vogue à la fin des années 1990 et dans les années 2000, idéale pour décorer showrooms et autres salles de réunion trendy.

[2] Voir à ce sujet l’article de Serge Paul sur Michael Heizer, à paraitre en mars 2012 dans le prochain numéro de la revue Marges consacrée au Land art.

[3] Par exemple Dawn of the Dead (« Zombie » en français) de George Romero (1978) ou plus récemment The Mist de Frank Darabont (2007).

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2 réflexions sur “Arnaud Cohen « Ruins of Now »

  1. Filmer les gens sans caméra.
    Compactées, contractées, pétries, malaxées, accélérées, multipliées, enchaînées, déchainées, explosées, dépecées, torturées, ……les ‘‘Slices of life’’ triturent de l’humain, à la vie, à la mort et à l’amour. Un véritable « Shopping de vie » parmi tous les rayons des grandes surfaces et des magasins de quartier de la mise en scène du quotidien.
    Séquences de films connus ou pas, elles sont parties jouer ailleurs une partition qui n’étaient pas la leur.
    Comme en musique, la tonalité d’un film s’exprime par la force de son propre leitmotiv, par la répétition quasi hypnotique de la simple mesure de son propos.

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