Abdel Abdessemed, Habibi, 2004.
Adel Abdessemed, Habibi, 2004.

Il y a quelques années de cela — au moment de l’histoire plagiat présumé autour de Habibi (2003) —personne ne voulait écrire une ligne sur Adel Abdessemed. Pas tant que l’œuvre fut considérée comme spécialement sulfureuse — ce qui aurait d’ailleurs plutôt eut comme effet d’attirer la critique — mais le « milieu » semblait se méfier de l’homme, cette histoire de plagiat ayant jeté le doute sur l’ensemble de l’œuvre de l’artiste[1]. A l’époque, Art21 m’avait demandé d’écrire un article monographique sur l’artiste (en argumentant élégamment sur le fait qu’ils ne trouvaient personne pour le faire…) proposition que j’avais décliné faute de temps.

Car il y a quand même un truc étrange avec le travail d’Abdessemed : il alterne, avec une régularité quasi métronomique,  pièces énervantes un peu faciles et morceaux d’idées prometteuses. Dans les tartignoleries, on rangera évidemment la statue de Zidane postée à l’entrée du Centre Pompidou (depuis « le pot » de Raynaud, on a l’impression que cet emplacement est dédié aux choses trop nulles pour entrer au Centre…), Mappemonde (2012 — dont on sent  bien qu’il s’agit d’une série destinée uniquement au marché), Real Time (2003, vidéo de couples qui baisent pendant un vernissage), Usine (2008 — vidéo d’animaux en train de s’entretuer) sans oublier les néons (Color Jasmin, 2011 —si c’est la seule chose que l’art contemporain peut dire du printemps arabe, c’est désespérant !), les voitures calcinées (Practice Zero Tolerence, 2008) ou encore les Christ en barbelé (Wall Drawing, 2005 — on souffre pour les pauvres assistants qui ont du s’écorcher les mains à réaliser ces pièces ! ). Alors rien à sauver de l’œuvre  d’Abdessemed ? Pas si sur…

Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ? (2011-2012) est un tableau monumental composé d’animaux naturalisés assemblés puis brûlés  Scène apocalyptique, cette œuvre forme une tapisserie monumentale d’une puissance impressionnante arrachée aux enfers. Aussi bien pour son thème que pour ses dimensions, on pense évidemment à L’Hallali au Cerf de Courbet, sauf que chez Abdessemed c’est l’ensemble du règne animal qui semble pris au piège. Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ? (2011-2012) est incontestablement la pièce maîtresse de cette exposition, même si elle souffre de sa proximité avec l’idiote vidéo Real Time.

Abdel Abdessemed,
Adel Abdessemed, Who’s Afraid of the Big Bad Wolf?, 2011-2012.

Coincée elle aussi au fond d’une salle, God Is Design propose un trip visuel sous forme de film d’animation rondement mené. Composé de 3050 dessins, la vidéo forme un wall drawing mouvant et tremblant — sorte de moucharabieh graphique hypnotique et passionnant.

god is de

Dans Also Sprach Allah (2008), Adel Abdessemed se fait propulser sur un drap par un groupe d’hommes en chemises blanches. Une fois en l’air, l’artiste écrit par à-coups la phrase « Also Sprach Allah » sur un tapis fixé au plafond. La scène dégage à la fois quelque chose de religieux (faire sauter une personne sur un linge — notamment lors de mariages — est une coutume partagé par divers folklores religieux),  mais aussi une forme confondante d’absurdité. Pourquoi se donner tant de mal pour écrire une phrase aussi absurde si ce n’est pour faire état de manière tout aussi vaine sa dévotion. Dévotion aussitôt battue en brèche lorsqu’on se rend compte que le message griffonné n’est autre qu’un pastiche du titre d’une fameux essai de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra) dans lequel le philosophe diagnostiquait la mort de dieu. Tout geste de dévotion finit par revêtir un caractère clownesque en parfait décalage avec l’effet souhaité par la liturgie. Abdessemed n’est évidemment pas le premier à faire émerger ce type de sentiment, mais il est malgré tout utile de le rappeler…

Abdel Abdessemend, Also Sprach Zarathoustra,
Adel Abdessemend, Also Sprach Allah, 2008.

Reste une énigme à résoudre dans cette exposition : comment une savonnette de chit — fut-elle en forme d’étoile — parvient-elle à encore dégager un agréable fumet alors qu’elle est vieille de plus de 10 ans (Oui, 2000) ?


[1] Il s’agissait en l’occurrence d’une œuvre « inspirée » par une œuvre de Gino De Dominicis (Calamita Cosmica, 1988), « coïncidence » relevée par Jean-Max Colard dans Les Inrockuptibles en 2004…

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