Hippolyte Hentgen au Pavillon Carré Baudoin

 

Hippolyte Hentgen

Hippolyte Hentgen Sentiments Adrift, 2013 (série de 18 tapisseries)

Il y a déjà quelques années, le Pavillon carré Baudoin nous avait gratifiés d’une mémorable exposition consacrée à l’artiste brut Marcel Storr. C’est à un tout autre genre qu’il se consacre aujourd’hui en laissant les clés de la maison au duo d’artistes Hippolyte Hentgen. Exposer au Pavillon carré Baudoin, ce n’est jamais gagné tant cet espace est biscornu, un peu décrépi et sans réel unité. Preuve s’il en est que lorsqu’une œuvre est suffisamment forte, elle peut se passer des coûteuses astuces scénographiques déployés ailleurs[1]

Hippolyte Hentgen

Hippolyte Hentgen Sentiments Adrift, 2013 (série de 18 tapisseries)

Ça fait déjà quelques temps que je suis le travail d’Hippolyte Hentgen. Au départ, d’un œil distrait (je les identifiais malencontreusement comme le énième artiste « salon du dessin contemporain » bidouillant des petites images sympathiques mais assez insignifiantes), mais il faut avouer que depuis leur dernière exposition chez Sémiose (galerie dont on ne saluera jamais assez les partis-pris dans un paysage de l’art contemporain un peu tristouille), leur travail a réellement pris de l’ampleur. Et je ne dis pas ça parce que les demoiselles parviennent à saturer l’espace de leurs banderoles cousues sur lesquelles elles reviennent au dessin (Sentiment Adrift, 2013)[2]. L’intelligence du duo se révèle justement dans cet écart qu’elles créent entre la première pièce qui accueille le spectateur (Les Somnambules) et la saturation à l’étage : Les Somnambules amorcent, mettent en place un objet lacunaire, un vide matriciel que le reste de la présentation ne cessera de combler, de réfuter. Entre les deux pôles, se déploie une série de circonvolutions graphiques faisant voltiger le spectateur à la manière d’un derviche tourneur se prenant les pieds dans le tapis rouge des sept cercles de l’enfer…

Hippolyte Hentgen Somnambules, 2013.

Hippolyte Hentgen Somnambules, 2013.

La pièce maitresse de cette exposition est sans doute Archive 1 (2013), agencement de reproductions tout droit sorties d’un manuel d’histoire de l’art un peu vieillot. On peut probablement y voir une sorte d’hommage à l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg récemment ré-édité, mais ça serait passer à côté de l’œuvre. Hippolyte Hentgen organise son chapelet de références iconiques à la manière d’un album de vignettes Panini où l’auteur chercherait à déceler un sens caché. Des liens formels sont tracés, des traces de couleurs, des modifications, des arcs de cercle et des traits de composition s’affichent comme le travail d’un bon élève un peu simplet (mais appliqué !), aficionado des cours du soir de l’Ecole du Louvre. Le pire, c’est que ça marche ! Les annotations graphiques d’Hippolyte Hentgen finissent par se jouer de la légitimité des discours chers à une certaine histoire de l’art, des grilles formelles apprises et répétées mécaniquement. Ici, un tentacule égale un point de fuite, une composition pyramidale cohabite sans heurt avec trait de bombe. Le sens émerge de l’accumulation ordonnée et chaque élément, chaque voisinage, fait signe.

Hippolyte Hentgen,

Hippolyte Hentgen, Archives 1, 2013.

Hippolyte Hentgen

Hippolyte Hentgen, Archives 1, 2013.(détail)

Aby Warburg, Atlas-Mnémosyne.

Aby Warburg panneaux d’étude qui servira à composer l’Atlas-Mnémosyne.

Curieusement, on comprend le tour de force des deux acolytes en observant méticuleusement leurs petits monstres velus installés dans des images de catalogues publicitaires (série Les Impassibles, 2013). Ces créatures ne tiennent aux images que par un petit détail dont il devient impossible à dire s’il fait partie de l’image originale ou de la retouche opérée par le duo. Tout l’enjeu se cristallise alors autour du petit crayon tenu par cette boulle de poils : fait-il partie de l’image où relève t-il de l’artifice ? Comme une mise en abîme vertigineuse, le réel achève de ne tenir que par ce petit morceau de bois, lui-même instrument séminal et primitif du simulacre. Alors, le sol se dérobe sous nos pieds, nous rejette à notre point de départ, ce port d’embarquement Albatoresque au quai duquel une petite bestiole nous toise, manière de nous faire comprendre que nous n’avons encore rien vu[3]

Hippolyte Hentgen,

Hippolyte Hentgen,

Hippolyte Hentgen, Les Impassibles, 2013 (détail)

Hippolyte Hentgen, Les Impassibles, 2013 (détail)

Hippolyte Hentgen, 2013.

Hippolyte Hentgen Somnambules, 2013.


[1] Je ne suis pas en train de dire que » l’ennemi » est le white cube, bien au contraire (je pense qu’un artiste sort toujours avec son white cube contrairement aux pseudo « nouvelles formes d’expositions » prônées par des critiques d’art amnésiques ou idiots. Mais ça fera l’objet d’un prochain post…).

[2] Une pièce de cette série avait déjà été présentée chez Sémiose, mais il devient évident que ces banderoles fonctionnent bien mieux en nombre comme présenté au Pavillon carré Baudoin.

[3] On regrettera seulement (parce qu’il faut bien râler un peu !) qu’aucune publication n’accompagne cette exposition et que la notice explicative  distribuée à l’entrée de l’expo soit un peu bâclée….

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