Le jury d' "A vos pinceaux" (Bruno Vannacci, Marianne James et Fabrice Bousteau)
Le jury d’ « A vos pinceaux » (Bruno Vannacci, Marianne James et Fabrice Bousteau)

Le soir du 27 décembre, alors que je glandouillais sur facebook le cœur serré par la disparition de Carrie Fischer,  je vois ma page s’enflammer face à une nouvelle émission de téléréalité censée découvrir le « nouveau Picasso ». Comme j’aime assez tout ce qui est foireux, je décide d’y jeter un œil.

« Mes petits pinceaux vivants »

L’émission « A vos pinceaux ! » est l’adaptation d’une émission britannique de la BBC. Le principe est simple : une dizaine de candidats s’affrontent au cours d’épreuves de peinture et de dessin. Ils seront évalués par jury composé de deux personnes : le critique d’art Fabrice Bousteau (rédacteur en chef de Beaux-Art Magazine) et l’artiste totalement inconnu Bruno Vannacci qui tire apparemment sa légitimité d’être prof dans diverses prépa privées toutes aussi inconnues. La chanteuse Marianne James fait office de présentatrice. Premier problème : deux types qui jugent les candidats artistes et une grosse dame qui glousse mais qui ne participe pas aux délibérations. Est-ce à dire que la peinture c’est plutôt un truc de mec ? Que dans le monde de l’art, le rôle des femmes est d’être une bonne hôtesse de maison un peu exubérante ? Je n’ose croire que la télévision publique puisse véhiculer de tels clichés misogynes… Heureusement pour les grosses dames qui gloussent, on va rapidement se rendre compte que les deux mâles vont rivaliser de bêtise offrant finalement une adaptation involontaire et téléréalitesque de Bouvard et Pécuchet.

Le casting des impétrants artistes est la seule chose à peu près réussie de cette émission. Il reprend grosso-modo la sociologie des cours du soir de n’importe quelle école municipale d’arts plastiques : une instit retraitée qui a du mal à se laisser aller, une nana mignonne qui se la raconte à mort, un type sympa qui fait de la moto, la profession libérale rigolote qui s’emmerde un peu dans son boulot, la secrétaire qui aime quand les choses sont bien rangées, le lycéen candide (mais qui « promet »), le djeun (un peu vieux) qu’on reconnait à ses tatouages et ses piercings xxl, deux ou trois types taciturnes… Mais le truc sympa dans les cours du soir, c’est qu’à la fin, il y a toujours quelqu’un pour sortir une bouteille, un sauciflard ou un gâteau maison. Et d’ailleurs, on sent bien que ce petit monde est relativement perdu dans cette compétition ; on voit bien qu’ils attendent le moment « gueuleton » où le biker sympa et le djeun vont pouvoir dragouiller la nana qui se la raconte ou la profession libérale rigolotte (mais qui n’est pas si mal, si on y regarde bien). Moment qui, hélas, n’arrivera jamais parce que deux sinistres buses veillent au grain…

Les candidats de l'émission
Les candidats d' »A vos pinceaux »

Le premier est bien connu du monde de l’art. Fabrice Bousteau est rédacteur en chef d’un des magazines d’art les plus vendus : Beaux Art magazine dont la « ligne éditoriale » consiste à faire des publi-reportages pour les expositions institutionnelles ou des artistes qui travaillent avec le milieu de la mode et du luxe (leurs principaux annonceurs, comme quoi le monde est bien fait !). D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais entendu quelqu’un louer l’intelligence, l’acuité à comprendre l’art ou la finesse de Bousteau, et ça doit être par peur de me décevoir qu’il continue sur sa lancée. C’est lui qui sera chargé de lancer des citations (dans le premier épisode on a déjà eu le droit à « je ne cherche pas, je trouve » de Picasso, on attend la suite…) et de sortir deux ou trois anecdotes sans intérêt sur l’histoire de l’art. On sent bien qu’avec ce personnage, la production a opté pour la version la plus crasse du mainstream, de la vulgarité parfaitement assumée.

L’autre compère est davantage une énigme. Totalement inconnu dans le monde de l’art (et on comprend aisément pourquoi en regardant son site internet…), Bruno Vannacci est présenté comme un « artiste et conférencier ». C’est donc lui qui va s’occuper de la partie technique de la chose.  Inutile de dire qu’avec « A vos pinceaux » on assiste à un florilège de moments gênants pas tellement pour les candidats mais surtout pour les deux jurys.

« 3, 2, 1 Signez vos tableaux ! »

Lors d’une épreuve où les candidats doivent peindre un bateau « en entier » ( !), Vannacci s’approche du lycéen candide qui commence tout juste à poser sa peinture. Il lui lance un truc du style « il faut te lâcher un peu plus, mets de la matière » puis prend un couteau et saccage allègrement le travail du gamin à coup de peinture maronnasse.  Face à une barbouille de la nana mignonne qui se la raconte — et qui est persuadée d’avoir « un style » (c’est-à-dire qu’elle a trouvé un truc de déco qu’elle refait partout) — il déclare l’air inspiré : « un tableau, ça ne s’explique pas, on le regarde et on le comprend ! ». A une autre candidate qu’il vient d’éliminer : « tu quittes cette aventure, mais tu vas commencer la tienne. Il y a une peintre en toi et elle va prendre le temps de se révéler, et il n’y a aucune raison que ça s’arrête » (mais bon, là, tu jartes ma cocotte, hein !).

Mais le passage le plus drôle reste lorsque débute l’épreuve qui consiste à faire le portrait du comédien Bruno Salomone. Service public oblige, le cahier des charges de l’émission doit comporte un volet « pédagogique ». Alors Vannacci se lance dans l’exécution d’un portrait en faisant la leçon. Evidemment, il récite son Guide marabout du portrait en 10 leçons et foire lamentablement le portrait de Salomone. Drame : n’importe quel portraitiste de la Place du Tertre aurait fait mieux !

portrait de Bruno Salomone par Bruno Vannacci!
portrait de Bruno Salomone par Bruno Vannacci aussi appelé « Portrait du comédien à l’oreille de Djumbo »!

Bousteau, c’est un autre style. On sent bien qu’il a un peu honte d’avoir accepté la thune pour l’émission, mais qu’il ne peut plus reculer car il a déjà tout claqué en chapeaux chez Agnès B. Alors Bousteau fait le cool avec le djeuns à casquette, puis se transforme en retraité avec la retraitée, en lycéen avec le lycéen, etc., une vraie bête de vernissage — sourires + clins d’œil complices —  prêt à tout pour refiler ses cartes de visite. Et lui non plus n’est pas en reste dès lors qu’il s’agit de dire d’énormes conneries aux candidats. Par exemple, lorsque le biker sympa présente une toile composée de dégoulinures et d’animaux peints à forts empâtements, Bousteau déclare avec emphase : « c’est une toile qui pourrait être dans une galerie. Absolument. ». Comment penser autre chose qu’ici Bousteau est soit« absolument » crétin, soit « absolument » cynique ?  Parce que concrètement, même dans les galeries à croûtes d’Honfleur, personne ne voudrait de cette toile.

On pourrait penser que l’intérêt de cette émission réside dans la pédagogie, d’ailleurs, Bousteau et Vannacci prodiguent des conseils (certes, foireux !) aux peintres du dimanche. Mais l’affaire se corse dans les courts intermèdes où nos Bouvard et Pécuchet se lancent dans des analyses de chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art. Vannacci parle « technique et composition » d’une manière très datée (genre Palettes, en moins bien) et Bousteau balance deux-trois banalités. Mais le pire est que pour parler d’art, ils commentent des photocopies posées sur des chevalets. Par exemple, ils « analysent » le Radeau de la Méduse à partir d’une reproduction qui doit faire 30 x 50 cm ! Idem pour le Port de Dunkerque de Nicolas de Staël, dont Bousteau parvient, sans rire, à vanter les transparences…

Leçon de choses par Maitre Bousteau et Maitre Vannacci
Leçon de choses par Maître Bousteau et Maître Vannacci

Pour les amateurs d’art, les artistes ou les critiques sérieux, « A vos pinceaux » est au mieux une sorte de « Dîner de cons », au pire une insulte à leur travail. La plupart des artistes et des critiques que je connais consacrent la plupart de leur temps à penser et à produire de l’art : ils envisagent cette activité comme ayant un sens politique et/ou métaphysique. Parler d’art avec autant de bêtise et de désinvolture et faire passer cette attitude pour la norme est un crime contre l’art et l’intelligence. Dans la foulée de la diffusion de l’émission, j’ai vu apparaître sur facebook des commentaires écœurés d’artistes, d’autres menaçant de quitter leur galerie si elle payait une page de pub dans le Beaux Arts magazine de Bousteau ! Et c’est vrai que cette émission est désespérante notamment parce qu’en plus du reste, elle confond art et loisirs créatifs. Ce que les candidats d’« A vos pinceaux » pratiquent relève des loisirs créatifs, et ils le font avec authenticité et sincérité, mais chercher ici le « nouveau Picasso » (expression qui n’a aucun sens, mais passons !) est hors sujet. Etre artiste, c’est autre chose que de produire des objets décoratifs qui ne « s’expliquent pas ». Ce n’est ni une question d’élitisme ni d’aristocratie culturelle, c’est une question d’engagement et de travail. S’il y a une leçon à retenir de cette émission, c’est qu’elle est une sorte de récit d’anticipation de ce que deviendrait l’art contemporain si on décidait de fermer les écoles d’art en France : un charmant petit cauchemar climatisé où des personnes fabriqueraient des objets picturaux sans pensée, juste des trucs à moitié jolis pour décorer des intérieurs médiocres de vie de centres commerciaux.

 

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Bonus: il y a quelques années, j’ai écris un post sur les artistes dans Desperate Housewives. Plus globalement, il y aurait quelque chose à faire sur l’images des artistes plasticiens à la télévision…

 

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