Attia Lebel

Il n’est pas rare qu’il y ait un fossé entre l’intention d’un artiste et l’effet produit. Cela est d’autant plus vrai concernant l’art actuel où le discours performatif fait souvent loi. Un-e artiste se dira « politique » et chacun reprendra cette déclaration, un-e autre revendiquera son féministe, un-e autre encore son anti-capitalisme ou son anti-système… et quasiment à chaque fois ces déclarations auto-définitionnelles seront prises comme argent comptant. C’est à peu chose l’impression que renvoie l’exposition de Kader Attia et Jean-Jacques Lebel : malgré leur volonté affichée de « renverser les préjugés », leur présentation n’aboutit pas ; pire : parfois elle marque contre son camp.

Grandiloquence d’abord avec son titre « L’Un et l’Autre » avec majuscule moderniste de rigueur. Et déjà, on se dit que ça commence comme une blague, comme une expo vintage dédiée à l’art de dame patronnesse. Alors on nappe le tout à la sauce rhizome (« Félix, si tu nous entends ! ») histoire de faire actuel des années 1990. Et comme ça ne suffit pas, on barbouille d’un trait de théorie post-coloniale pour les nuls qui situe la profondeur intellectuelle de l’entreprise quelque part entre Oui-Oui et les Télétubbies. « L’Un et l’Autre », c’est un peu le Top Chef de l’exposition d’art politique : tout le monde semble y mettre de la bonne volonté, mais c’est lourdingue, jamais intelligent, triste comme un pot-au-feu en vérine.

Vous pensez que je n’y vais pas avec le dos de la cuillère ? Peut-être, mais voyez le tableau. Une installation composée d’étagères métalliques qui courent jusqu’au plafond (pour qu’on se sente écrasé !), sur lesquelles sont affichées des unes de journaux illustrés fin 19e -début 20e  représentant des extra occidentaux à côtés d’images de conflits actuels. Ce qu’il faut comprendre : les racines des préjugés sur les populations des anciennes colonies proviennent des images produites à la fin du 19! Autre moment fort (sic) : un labyrinthe tapissé de photos géantes des tortures d’Abu Ghraib. Comme Lebel est un rebelle conscient, il montre au spectateur — forcément un peu demeuré et amorphe — toute l’abjection de la torture. Merci Jean-Jacques ! On n’aurait pas deviné tout seul, surtout que ces images n’ont pas été reprises depuis 15 ans par tous les artistes foireux se targuant de faire de l’art pseudo politique pour Biennale… Car finalement, ces pièces suintent la complaisance, une fascination pour les images violentes qui était déjà pénible chez Thomas Hirshhornn et qui devient ici sinistre.

L’analogie gros-sabot n’est jamais très loin non plus. Comme dans une pub vieillotte pour une lotion anti calvitie, l’avant et l’après organisent des liens sémantiques par leur seule proximité. Le problème avec les analogies, comme l’a si bien montré Jacques Bouveresse[1], c’est leur capacité à singer la réflexion par la seule juxtaposition de termes. Ce procédé rhétorique interdit toute réflexion de fond que nécessiterait une contextualisation des termes confrontés. Avec Attia et Lebel, ça passe essentiellement par les images transfigurées en icônes et amalgamées au service d’un discours lénifiant.

Alors comme dans toute démonstration dialectique un peu bébête, il y a un contrepoint. Ça sera la créativité des africains qui arrivent à « faire tout avec rien » (pour le coup, merci pour le cliché !) et l’éternel beauté des productions africaines aux racines ancestrales (re-merci). Une très belle caméra bricolée en fils de fer jouxte un bricolage en boite de conserve, le tout au milieu de la collection personnelle d’art premier de Lebel (ça sent d’ailleurs un peu la valorisation de patrimoine avant donation). Bref, on mélange tout, on crée des analogies idiotes, des gentils et des méchants dans un monde bien rangé… Si « L’Un et l’Autre » reflète quelque chose, c’est bien une vision de la géopolitique au doigt mouillé à l’ère du commentaire twitter.

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« LUn et l’Autre », Kader Attia et Jean-Jacques Lebel, Palais de Tokyo, Paris, jusqu’au 13 mai 2018.

[1] Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie, 1999.

 

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